Les maires au secours du monde

On le sait, nos institutions qui gouvernent nos vieilles démocraties ne sont pas vraiment au diapason des profondes mutations que subit le monde, jour après jour et aux aspirations croissantes du grand nombre à une plus grande participation à l’administration de leur Cité.
On distribue, avec difficulté, un peu d’Open Data, on met en place des modèles de villes connectées par ci, on expérimente quelques votations par là, mais on reste grosso modo dans un modèle politique fortement hiérarchisé et très peu partagé qui n’a pas vraiment évolué depuis 400 ans.

La démocratie en danger

C’est dire si l’on peut saluer les travaux originaux de Benjamin Barber, Professeur de Sciences Politiques à l’Université du Maryland et auteur de If Mayors Ruled the World, (sortie prévue le 4 octobre 2013), qu’il a présenté lors du TED Global au mois de Juin dernier.
Pour Barber, la solution à l’impasse dans laquelle sont engagées les démocraties modernes réside dans la construction d’un système à la fois plus local et plus global. Il faudrait réapprendre à raisonner à l’échelle des villes et non plus des nations, trop abstraites, lorsqu’elles ne sont pas tout simplement à l’origine de conflits répétitifs et meurtriers. Depuis peu, la majorité de la population mondiale vit dans des villes, toutes de plus en plus étendues et peuplées, et pour Benjamin Barber c’est peut-être le moment de confier aux édiles de ces mégalopoles plus de responsabilités dans la gestion du monde.

“Democracy was born in the ancient polis; I believe it can be reborn in the global cosmopolis”

Salués pour leur pragmatisme qui tend de moins en moins à s’encombrer d’idéologie, les maires très populaires – et ceci durant l’exercice même de leur mandat, des grandes villes, décrites comme cosmopolites et participatives, se concerteraient régulièrement dans un Parlement mondial de Maires, et y décideraient de mesures directement liées à des réalités vécues chaque jour dans leur conglomération.

En résumé, la Cité contemporaine viendrait renouveler la Cité antique, berceau de la démocratie, et renouerait avec ce modèle politique jugé indépassable. Et pourquoi pas.

500 millions de twittos (et moi, et moi et moi)

La vie en bref

Twitter, le média plus important que la télévision ?

J’ai longtemps eu beaucoup de mal avec des pensées qui tiennent en moins de 140 caractères.
Pour ne pas parler d’une pensée qui s’exprimerait  dans ce format.

Plus qu’un réseau, plus qu’un protocole, Twitter est devenu un média.
Peut-être plus important que la télévision.

Un média plus rapide que la radio, plus interactif que la télévision et plus personnalisé – et donc mieux adapté à chacun, que n’importe quel autre média – à condition que ce chacun soit suffisamment éduqué pour pouvoir jouir de la stimulante incertitude née de ces nouvelles libertés.

Histoire de la pensée-minute

Le principe de la pensée-minute qui tient en un minimum de caractères n’est en soi pas nouveau pour qui ceux qui ont goûté les maximes de La Rochefoucauld, les aphorismes de Wilde, certains fragments de Nietzsche ou poisons esthétiques de Cioran, où même les anciens et lointains Haïkus ; Les expressions concises de ces penseurs ont souvent été fêtées comme des trésors de clarté dans un monde saturé de signes pas toujours reposants.

Ce qui est nouveau, c’est l’envahissement du champ de communication par cette forme d’expression, illustré par le succès pas encore complètement essoufflé de la série Bref, des conférences TED, du « langage » SMS, de la bande-annonce ou du fameux Pitch (politique, économique ou artistique) verdissant sur tous les plateaux télés.

L’efficacité managériale de la brieveté

Dérivés du fameux Elevator Pitch – tout entrepreneur suffisamment précautionneux se devant de savoir par coeur comment présenter son activité en moins de 20 secondes et de la façon la plus séduisante possible, de façon à convaincre Bill Gates à investir quelques ronds dans sa société, le jour où un hasard heureux de la vie leur ferait prendre le même ascenseur – ces formats courts sont censés transposer l’efficacité d’un outil management aux situations de communication rencontrées tout le long de la vie.

Très utiles lorsqu’il s’agit de résumer 400 pages d’ennui en quelques lignes essentielles reprises en quatrièmes de couverture, ces formats ont le mérite de répondre à une contrainte majeure de nos vies : l’économie de temps, caractéristique d’une société actuelle qui ne laisse que peu de temps pour lire où écrire, et où les hommes restent écartelés entre des impératifs économiques, du divertissement et une profusion d’offres impossible à appréhender dans leur ensemble ou même à digérer lorsqu’on réussit à faire un choix.

L’embarras du choix

Cet embarras du choix se présente d’ailleurs comme une excellente raison d’adopter le format court.
A l’heure du Multi-Tasking, on réussit en quelques secondes à prendre contact avec un nombre incroyables de sources, quitte à reléguer à jamais l’examen plus détaillé de chaque proposition.
Une pile de READ IT LATER s’entasse quelque part dans l’éternité numérique stockée dans un de nos nuages gorgés de contenus.

Est-ce que les grands espaces consacrés à l’argumentation et au déploiement des idées sont condamnés ? Est-ce que les peintures balzaciennes et les démonstrations philosophiques sont condamnées à un temps que les moins de 20 ans ne pourront pas connaître ? Est-ce que la pensée d’Aristote va rejoindre Aristote, quelque part dans l’air que nous respirons ? Est-ce que Kant 2.0 sera le créateur de Jingles que vont s’arracher toutes les télés du monde ?

D’ailleurs, est-ce tout à fait raisonnable de continuer à guetter un Kant 2.0 lorsqu’on ne croit plus qu’en des démonstrations aussi immédiates que visuelles, si ce n’est émotionnelles ?

Il y quelques années, Bourdieu avait remarqué que « l’un des problèmes majeurs que pose la télévision, c’est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. »
Il n’avait pas encore tout vu et il ne se doutait pas que nous serons rapidement tous contraints à devenir des Zola géniaux à l’unique condition de trouver les « J’accuse! » qu’il faut, aussi vite que possible.

Des J’accuse ! privés de fond et de substance, jetés à la surface de discussions aussi éphémères qu’interminables entretenues par des milliards de Bouvard et Pécuchet abonnés aux nouvelles idées reçues.

Idées banales et partagées par tout le monde, idées-postures, idées Tupperware.
Idées courtes.

Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote

La condition de l'homme

« Il faut favoriser le développement des personnalités en exerçant avec méthode la réflexion, le jugement, la faculté de décision… Tous les grands hommes d’action furent des méditatifs. Tous possédaient, au plus haut degré, la faculté de se replier sur eux-mêmes, de délibérer au-dedans. Viser haut, voir grand, juger large, tranchant ainsi sur le commun qui se débat dans d’étroites lisières. Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote. »

Ch. de Gaulle, personnalité indispensable du siècle dernier qui a illustré avec constance le bonheur et la nécessité de conjuguer l’idée et l’action.

Car l’anachorète se nourrit des feux mouvants et éblouissants de l’action alors que l’homme d’action lui, puise toutes ses forces et volontés dans le monde remuant des idées.
Le tiraillement incessant entre ces deux logiques reste le moteur de la grandeur.

Ça peut être exprimé par un exceptionnel stratège et maître tacticien, cela devrait concerner toutes les personnes en responsabilité.

 

Pourquoi la gauche est larguée

A moins d’un an des élections présidentielles, et avant que les débats ne se focalisent sur la personnalité des candidats et ne se concentrent abusivement et dangereusement que sur leurs seules compétences à communiquer, il est utile de tenter de comprendre pourquoi la gauche est aujourd’hui larguée et peine à retrouver son souffle, en France comme en Europe.

 

Si l’on excepte l’Espagne, la Grèce et Chypre, c’est l’Europe toute entière qui est aujourd’hui ancrée à droite, soumis à une idéologie triomphante et décomplexée alors que l’alternative de gauche n’arrive toujours pas à percer, nonobstant un contexte qui aurait du lui être largement favorable.

La lecture du livre récemment traduit du linguiste italien Raffaele Simone ne manque pas de renseigner sur cette défaite de la gauche et même sur son abdication culturelle face à des évolutions profondes de la société qu’elle n’arrive ni à comprendre, ni à admettre.

En observant la carte politique de l’Europe et en tirant un livre « Le Monstre doux : L’occident vire-t-il à droite ? », l’auteur fournit de précieuses pistes quant à une interprétation des mouvements d’opinion des électeurs européens.

Selon lui, la décomposition avancée des partis de gauche coïnciderait avec l’essor d’une droite nouvelle et serait liée aux transformations de la société et de la « culture de masse ».

Le Monstre doux

La société nouvelle, globalisée, se présente en effet comme dominée par un modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, qui promet satisfaction et bien-être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation et l’entretien d’une confusion entre fiction et réalité. C’est le célèbre « monstre doux » que Tocqueville anticipe et décrit de la façon suivante :

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

La mondialisation, et ce n’est pas le moindre des ses paradoxes, a vu prospérer l’individualisme et l’égoïsme plutôt que la compassion, tandis que la consommation et le divertissement s’imposent de plus en plus comme des valeurs insurpassables pour l’ensemble des individus.

Le monstre est doux, car l’égoïsme ne fait rien de mal en apparence. Et le discours ambiant qui veut que tout le monde s’amuse, achète, parte en vacances, que des choses agréables en somme, est formidablement récupéré et amplifié par la droite, infiniment plus habile que la gauche à respirer et exploiter l’air du temps.

La gauche et l’air du temps

La gauche elle, n’a rien compris à cet air du temps et continue souvent de faire du social à l’ancienne, qui occulte complètement ces aspirations partagées par l’ensemble de la société, quelque fut son niveau social.

Et il n’est pas beaucoup d’exemples où elle est entrée en phase culturelle avec la société et les besoins d’une nouvelle modernité.

Les rendez-vous historiques ont presque tous été ratés.

L’immigration ? Traitée en termes strictement humanitaires alors que l’apparition de nouveaux flux et de nouvelles dynamiques auraient du permettre de sortir d’anciens schémas coloniaux et néo-coloniaux pour les remplacer avantageusement par des considérations plus strictement économiques.

L’énergie ? Accolée à des lobbys et imperméable aux sensibilités des nouvelles générations qui n’ont jamais connu la guerre, aucune politique responsable et solidaire digne de ce nom ne s’est encore imposée dans les débats.

Les politiques fiscales ? Pas d’harmonisation européenne, des propositions qui surgissent à peine pour repenser un des piliers du vivre-ensemble, périmé dans son expression actuelle.

La révolution numérique ? Toujours pas de projet ambitieux pour assurer une réelle égalité dans l’accès à un droit universel, ni même de propositions sérieuses pour imposer un modèle de licence globale.

Les nano et biotechnologies ? Rien, juste rien.

Aucune philosophie n’a été élaborée face à des contextes entièrement nouveaux et qui rompent violemment avec les anciens temps.
Tétanisée par des progrès qu’elle a longtemps appelée, la gauche recule dangereusement en refusant d’investir ces nouveaux champs qu’elle laisse aux mains de mouvements plus populistes ou opportunistes.

En ne redéfinissant pas le contenu des notions de solidarité face à celui de l’égoïsme ou de celui de responsabilité face à celui de divertissement, compte tenu des situations actuelles et en anticipant sur les évolutions technologiques et culturelles des années à venir, la gauche renonce à sa responsabilité pour le plus grand danger de tous.