Google pourrit-il le cerveau ?

Google pourrit-il le cerveau ?

Le moteur de recherche californien s’est imposé en l’espace de quelques années comme une des marques les plus connues dans le monde, si ce n’est la plus connue. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Le réponse n’est pas si évidente que cela. Eléments d’efficacité immédiate, les moteurs de recherche permettent en effet par la magie d’une hypertextualité algorithmique d’aller plus rapidement d’un point A à un point B, de repérer sans trop de délais une information nécessaire à l’élaboration d’une autre information, connexe, plus particulière ou plus générale. Ce n’est d’ailleurs pas si l’argument premier de Google, celui qui l’a vu triompher commercialement des ancêtres Yahoo! ou Altavista, est celui de la rapidité.

Pourtant, un peu comme Socrate qui s’en prenait à l’écriture pour en dénoncer une toxicité évidente à ses yeux si elle était mal employée, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’absence de profondeur et d’argumentation que causerait la substitution d’un Google toujours à portée de mains aux recherches d’un temps jadis, plus ardues, mieux organisées ou plus accidentelles. L’apprentissage serait en danger pour cause de facilité et de dépossession du savoir.

Car si l’intelligence a en effet été  longtemps définie en partie (ou surtout ?) par la détention du savoir et des connaissances, elle est aujourd’hui avant tout appréhendée pour sa capacité à identifier, retrouver et manipuler des stocks d’informations périphérisés, c’est à dire stockés dans des clouds installés quelque part sur des plateformes offshore.

“L’opérateur du savoir a remplacé son détenteur” dit Marcel Gauchet.
Pour quel progrès ?
Selon Nicholas Carr, notre intelligence sans cesse distraite par des éléments extérieurs et toujours différents, fonctionne désormais en discontinuité permanente et ne réagit plus de la même façon qu’avant. Nous lisons beaucoup plus mais beaucoup moins bien ; L’efficacité et l’immédiateté prennent la pas sur la profondeur, l’expérience et la fabrication du souvenir. Google a fait de l’information un produit consommable, un produit comme un autre qui peut être exploité et traité avec une efficacité industrielle. “Plus le nombre de morceaux d’information auxquels nous pouvons “accéder” est important, plus rapidement nous pouvons en extraire l’essence, et plus nous sommes productifs en tant que penseurs“, constate ainsi Carr qui rappelle une citation plutôt troublante de Sergey Brin parue dans un entretien de 2004 pour Newsweek “Il est certain que si vous aviez toutes les informations du monde directement fixées à votre cerveau ou une intelligence artificielle qui serait plus intelligente que votre cerveau, vous vous en porteriez mieux.”

D’autres voix comme celle de Michel Serres sont franchement plus optimistes. Dans La petite Poucette, le philosophe s’émerveille des nouvelles aptitudes nées de l’utilisation des smartphones et tablettes et du nombre impressionnant des possibilités de connexions permises par chaque action du pouce. La libération de certaines zones du cerveau réservées à l’accumulation d’informations plus ou moins utiles permettrait une amélioration décisive de nos capacités cognitives.

Et enfin, que peuvent nos cerveaux humains face au déluge d’informations créées chaque jour ? En 2008, l’humanité a déversé 480 milliards de Gigabytes sur Internet. En 2010, c’est 800 milliards de Gygabytes qui ont été déversés sur le Net, soit, comme l’a remarqué Eric Schmidt, plus que la totalité de ce que l’humanité a produit ou enregistré depuis sa naissance jusqu’en 2003. En permettant de créer autant d’informations, l’intelligence humaine n’a pas prévu qu’elle serait seule capable de les contrôler et de les gérer directement.
Pas sous sa forme actuelle du moins.

L’article de Nicolas Carr : Is Google Making Us Stupid?
Le discours de Michel Serres à l’Académie Française

Qui sont les ennemis d’Internet ?

The Open InternetDans un article paru la semaine dernière dans The Guardian, et extrait de l’excellente série du quotidien Battle for the Internet, Sergey Brin, cofondateur de Google, fait part de ses inquiétudes concernant l’ouverture et le libre accès à Internet.

« Depuis plusieurs endroits du monde, des forces très puissantes se sont alignées contre l’Internet ouvert. Je suis plus inquiet que par le passé. C’est effrayant ». Le jadis grand laudateur d’un Internet qui pour être commercial n’en soit pas moins force de progrès, se serait converti en contempteur lucide des dérives politiques et mercantiles d’un média né dans et pour la liberté.

« Le contexte dans lequel Google a été développé, la raison pour laquelle nous avons pu mettre au point un moteur de recherche, est que l’Internet était extrêmement ouvert. Une fois que trop de règles apparaissent, cela conduit à étouffer l’innovation ». Les fabuleuses percées de jeunes post-adolescents ont pu se faire à un moment où l’organisation d’Internet était suffisamment ouverte pour permettre à des innovations de trouver l’exposition nécessaire à leur développement en des délais et budgets relativement négligeables. Quelques années plus tard, c’est l’apparition de Facebook et le triomphe d’Apple qui sont venus perturber un écosystème fondamentalement libertaire et conforme à la vision de Tim Berners-Lee et consorts.

Ce dernier s’est d’ailleurs prononcé maintes fois sur la nécessité de maintenir la toile à l’abri des enjeux commerciaux et tentatives d’ériger des barbelés sur des terrains dessinés pour favoriser l’échange et le partage, nonobstant la taille ou l’importance des acteurs en lice. Tant pour les fournisseurs d’accès que pour Facebook ou … Google (voir ici).

Sergey Brin fustige donc ces citadelles fermées constituées par Facebook et les applications de l’App Store d’où toute action de récupération de données reste compliquée si ce n’est interdite.

« Il y a beaucoup de choses qui se perdent, par exemple toute l’information dans les apps – ces données ne peuvent être parcourues par les robots d’exploration. Vous ne pouvez pas y faire de recherches ». Et quant à  Facebook, « Vous devez suivre (leurs) règles, très restrictives. »

On peut aisément révoquer les paroles d’un multi-milliardaire qui aura construit sa fortune sur l’indexation pointilleuses de milliards de données offertes à ciel ouvert et dont la philosophie peut se révéler effrayante lorsqu’elle est exprimée depuis la bouche de l’un de ses anciens dirigeants, le constat exprimé n’en resterait pas moins réel et préoccupant.

La défense exagérée d’intérêts commerciaux ne se limitant pas à ces seuls géants d’Internet, l’industrie du divertissement est également pointée du doigt.
« Elle se tire une balle dans le pied, ou peut-être pire que le pied, en faisant du lobbying pour légiférer afin de bloquer les sites offrant du contenu piraté. Ça fait plusieurs années que je n’ai pas essayé, mais quand vous allez sur un site Web pirate, vous choisissez ce que vous voulez, c’est téléchargé sur le périphérique de votre choix et ça fonctionne bien – et lorsque vous devez franchir toutes ces barrières pour obtenir du contenu légitime, ces obstacles dissuadent les gens d’acheter ».

L’épisode récent de Megaupload a donné des ailes à Hollywood et à l’industrie du disque qui convoquent tous les échelons de la répression pour forcer l’application des directives européennes 2001/29/EC, Hadopi, Acta, etc.

Il est pourtant un autre danger encore plus pernicieux et c’est celui des puissances étatiques qui font voter tout un arsenal de dispositions visant à encercler les usages d’Internet dans des périmètres qui leur sont exclusivement favorables, et de façon non négociée. Un Internet national pour des pays comme la Chine, l’Iran ou l’Arabie Séoudite. Mais également des démocraties anciennes comme les États-unis, la Grande-Bretagne, la France …

Si nous prenons l’exemple très proche de cette dernière, la tragédie récente de Toulouse et la liquidation du triste Mohammed Merah a servi tous les prétextes d’un candidat (supposons ici que soit le candidat et non pas le président qui se sera exprimé … ) chantre d’un libéralisme dévoyé, plus obsédé de sécurité et d’intérêts très privés que de liberté et du bien-être de la majorité de la population.

M. Sarkozy n’a pas raté l’occasion d’un nouveau fait isolé pour proposer l’adoption de nouvelles lois destinées à empêcher un peu plus les citoyens dans leur exercice régulier du Web et de l’Internet. Au coeur du dispositif, un projet de loi relatif au délit de consultation de sites terroristes.

Nouvelle fausse idée contre-productive, ce projet de loi prévoit de punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende le fait de consulter de façon habituelle un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, soit provoquant directement à des actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes.

Il est certes rajouté que « Le présent article n’est pas applicable lorsque la consultation résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public, intervient dans le cadre de recherches scientifiques ou est réalisée afin de servir de preuve en justice …» mais il prévoit surtout le blocage des accès dans les mains des intermédiaires techniques pour la simple prévention des dommages …

Un nouveau coup de vis donc dans le flicage systématique de l’internet, au nom de valeurs nobles (lutte contre le terrorisme ou la pédophilie) mais au service d’une surveillance de plus en plus technique et systématisée.
Car le contrôle en amont soulève quantité de questions plus ou moins essentielles pour la bonne respiration d’une démocratie qui garantisse un minimum de liberté et de vie privée pour ses citoyens. Si l’on parle de prévention, c’est selon les critères qui peuvent être retenus, une grande partie de la population qui peut être contrôlée “de façon préventive” et en permanence, via DPI Deep Packet Inspection. Une pratique courante en Iran, Chine et Arabie Séoudite.

Ce qui serait après tout assez cohérent si l’on accepte la logique d’un actuel président se représentant le Web comme une Jungle et qui par le passé aura milité pour l’introduction d’un Internet civilisé, c’est à dire policé et sous contrôle de responsables politiques. Aussi cohérent que stupide.

L’infobésité : Fantasmes et réalités

inofbésité

Migraines de fin de journée, invasions quotidiennes de spams et longues errances sur la toile ont vite fait d’accuser l’information d’être disponible en trop grande quantité : L’infobésité (pas encore dans le Robert) est mère de tous les maux et première responsable de pertes d’attention ou d’incapacité à rester concentré suffisamment longtemps pour permettre la réflexion. La certitude d’être au contact d’informations capitales au prochain clic provoquerait même le délaissement des dîners de famille en face de la télévision ou d’assommantes lectures nocturnes destinées à écraser les insomnies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces impressions sont régulièrement renforcées par des panoplies de chiffres très explicites quant à une overdose d’information disponible au risque d’engendrer une confusion non seulement fausse mais également dangereuse.

En effet, si tout le monde est d’accord pour dire que l’information n’a jamais été aussi abondante, rien ne permet d’affirmer qu’il y en ait trop.

En se focalisant sur l’objectivité des chiffres relatifs à l’explosion des informations disponibles – c’est-à-dire stockées quelque part sur des serveurs, les experts commettent plusieurs imprudences dont celles-ci :

  • Pour être réelle, l’ampleur de la progression de la quantité d’information disponible n’en est pas moins contestable. Les millions et zillions de bytes annoncés sont spectaculaires mais veulent dire un peu tout et n’importe quoi. Ainsi, une très grande part de l’explosion des chiffres s’explique par la simple conversion des fichiers Vidéo et Photo au format HD, multipliant d’un coup et artificiellement les chiffres par plusieurs dizaines.
  • Nombre d’informations sont relayées à l’identique ou à peine modifiées, des milliers de fois, et sont néanmoins comptabilisées à chaque fois comme si elles étaient uniques. La redondance est difficilement identifiable et les indicateurs actuels n’en tiennent aucunement compte.
  • D’autres études spécifiques loin de laisser penser que l’homme moderne subirait une indigestion d’informations, démontrent qu’au contraire, chaque information unique est lue ou visualisée par un nombre moins important de personnes qu’auparavant.
  • L’essentiel de la production et de la consommation d’informations regarde une ultra minorité de personnes sur le Web. Ce n’est absolument pas tout le monde qui avale l’équivalent de 6 quotidiens par jour.

 

En résumé, l’omniprésence d’un seul indicateur imparfait, le byte de données, devrait inciter à plus de prudence et empêcher de livrer des conclusions trop hâtives sur le bombardement supposé de nos esprits. En n’acceptant pas la nuance, en mettant par exemple sur le même plan l’utilité de l’information pouvant être contenue dans 1 demi-méga de fichier texte et celle contenue dans un demi-Giga de video-clip, l’essentiel des études ne démontre qu’une seule chose : Le commerce des serveurs de données se porte très bien et cela devrait continuer un bon moment, pour s’envoler au-delà même des 5% d’éléctricité actuellement consommés dans les seuls Etats-Unis.

Ma conviction est que les discours sur un excès de l’offre ne doivent pas se développer car ils sont loin d’être innocents et peuvent même être considérés comme dangereux. Le sentiment d’impuissance manifesté parfois face au “déluge de données” s’explique plus par le manque d’aptitude et l’impréparation de nos cerveaux à recevoir et à gérer des informations transitées par de nouveaux médias que par un excès de l’offre. Cet excès supposé est d’ailleurs une antienne aussi vieille que le concept même d’information, et elle est par exemple très bien analysée par Eco dans Le Nom de la Rose, génial roman mettant en scène des moines obscurantistes qui voient la connaissance comme un péril et la bibliothèque comme un terrain de conflit.

Aujourd’hui plus que jamais, notre effort doit se porter sur la connaissance des médias et sur le développement des nouvelles formes d’apprentissage pour les enfants et pour l’ensemble des générations, qui ont toutes soif d’aborder le maximum d’informations avec le maximum d’utilité.
Il est en effet temps de s’éloigner de l’origine latine d’informer, informare, donner forme : tout le défi de la société de l’information réside dans le fait de savoir utiliser l’information et non plus d’être utilisé par elle.