L’heure du Big Data

IBM a décidé de frapper un grand coup ce début d’année en annonçant un investissement d’un milliard de dollars sur les deux prochains exercices, et l’installation de 2000 chercheurs et développeurs au coeur de la Silicon Alley à New York.
En donnant un nouvel élan à son projet Newton, IBM a estimé que l’heure du Big Data a sonné et que notre présent technologique est désormais articulé autour de l’analyse automatique de données non structurées et de l’apprentissage automatisé.

Le Big Data et l’Informatique cognitive

Cet événement signe peut-être l’avènement de la troisième ère de l’informatique, une informatique cognitive, annoncée pour prendre la suite de l’informatique de calcul et l’informatique programmable.

On dit habituellement que la question de la richesse des données et de leur exploitation est née au sein du monde académique quand en 2000, Peter Liman et Hal R. Varian, de l’université de Berkeley, ont entrepris de mesurer la quantité d’information produite et stockée dans les médias, notamment numériques. Le rapport How Much Information, publié en 2003 y évoquait la croissance exponentielle des données enregistrées. Des données très variées et toujours en mouvement.

Volume, variété, vitesse

Le concept de Big Data s’est ensuite progressivement forgé autour des 3 V (volume, variété, vitesse) : non seulement les données s’accumulent (l’information accessible au format numérique est passée de 193 petabytes en 1996, l’équivalent de tous les livres jusque-là imprimés par l’Humanité, à 2,7 zetabytes, soit un million de fois plus, en 2012), et à moindres coûts, mais elles proviennent de sources de plus en plus variées, et sont traitées en temps quasi réel.

Une puissance phénoménale qu’on peut voir à l’oeuvre sur les marchés avec l’introduction du Trading à haute fréquence (et ses ravages…) et qui commande désormais de nouvelles stratégies complexes de traitement de données.

Mais si dans la plupart des cas, le Big Data sert surtout à designer de nouvelles technologies informatiques capables de traiter ces données massives, il est également l’objet de débats intenses concernant la transformation économique et sociale induite par ces technologies, voire même une possible et historique rupture épistémologique coïncidant au passage de méthodes hypothético-déductives sur lesquelles s’est édifiée la science moderne à une logique purement inductive, radicalement différente.

Une « Science sans théorie »

Sur cette dernière dimension, c’est l’éditorialiste du magazine Wired, Chris Anderson, qui a formulé l’idée d’une science « sans théorie » : des résultats qui n’ont rien de scientifique et qui restent inexplicables pour l’intelligence humaine anticipent la réalité et permettent des prévisions tant dans le domaine de la santé que dans celui de la sécurité ou du commerce, par exemple… tout en faisant l’impasse sur les théories ou explications rationnelles. Ici, la corrélation remplace le plus souvent la causalité.

La façon dont travaillent les scientifiques aujourd’hui en est déjà profondément affectée. Dans cet article de Wired, l’objectif d’une expérimentation de masse sur le vieillissement des os conduite en Californie, n’est pas de délivrer des preuves scientifiques : la connaissance médicale obtenue à l’issue de cette expérience est le fruit de corrélations statistiques vérifiées à très très grande échelle. Chris Anderson parle de la fin de la théorie ; La connaissance (la science ?) sera de plus en plus amenée à être produite par induction à partir des corrélations extraites de grandes masses de données.

Mais dans l’immédiat et de façon plus pragmatique, les enjeux de compétitivité sont réels. Une étude de McKinsey de mai 2011 en a d’ailleurs vérifié les promesses, tant sur le plan de l’innovation, que de la productivité ou de la concurrence. L’ensemble des secteurs économiques mais également l’administration publique devraient en profiter à très grande échelle alors que nous n’en sommes actuellement qu’aux balbutiements des toutes premières initiatives.

Priorité à la formation

Pour bien se faire, la formation de nouvelles compétences, des « rats de données », est indispensable. Des Data Scientists chargés de permettre aux organisations de « tirer profit de toutes leurs données ». Des profils aguerris aux statistiques également passés maîtres dans l’art de mobiliser leurs capacités analytiques au service d’une anticipation et d’une compréhension parfaite des modèles économiques.

Le « Job le plus sexy du 21ème siècle » comme le désigne la Harvard Business Review est surtout très rare : L’étude McKinsey estimait à entre 140 000 à 190 000 le nombre de professionnels recherchés pour l’analyse des données d’ici à 2018.

La Chine, entre Copycat et Innovation

Comme entreprise chinoise, on cite généralement Weixin, Sina Weibo, Tencent et 2 ou 3 autres géants construits avec de forts investissements de départ. Mais avec YY, c’est un tout autre profil de compagnie qui se fait une place dans le paysage chinois qui, décidément, fait tout en mode accéléré.

Fondateur de YY

Fondée à Guangzhou par le rondouillard David Li, YY est une plateforme qui permet à chacun de diffuser ses contenus en streaming sur la toile pour échanger, partager ou enseigner en contrepartie de micro-paiements. Ca ressemble à du Google Hangout mais dans une version plus flexible et personnalisable et qui compterait … 400 millions d’abonnés.

Des millions de vues

YY a permis l’éclosion de Web-Stars que les plus rentables de nos blogueurs peuvent envier avec raison comme cette habitante d’un petit village dont j’ai oublié le nom et qui aura accédé à une richesse et une notoriété fulgurante par le moyen de concerts live diffusés auprès de plus de 20 000 fans contre la bagatelle de 300,000 RMB (soit environ 37 000 €) par mois ; Via YY, des laboratoires pharmaceutiques organisent des réunions commerciales, des professeurs mettent en ligne leurs cours, des bloggueuses modes leurs dernières trouvailles, des cuisiniers les recettes inédites de leur terroir, etc. Bref, le succès de YY est total et son introduction en bourse qui devrait intervenir début 2013 s’annonce déjà comme un succès.

Cette trajectoire est remarquable, rapide et spectaculaire : L’entreprise a été créée en 2005 et son service de plateforme existe depuis moins de 5 ans. Partie à la conquête du monde, il ne serait pas étonnant qu’elle rattrape avant quelques années les meilleures start-up occidentales et qu’elle contribue à tordre définitivement l’idée admise selon laquelle les économies occidentales seraient des économies d’innovation alors que la Chine (et les autres « dragons ») ne seraient que des « Copycats » condamnés à plagier à moindre coût.

Un Ipad à 99$

China 2.0

C’est aller vite et réduire l’économie chinoise à un simple bazar de la contrefaçon et refuser de voir les réelles évolutions opérées au sein de la société et de l’économie chinoises ces dernières années. C’est ne pas admettre que près de Shen Zen, dans le Delta de la Rivière des perles, les sociétés du Shan Zai ont réussi à exploiter leur savoir-faire de copieurs-colleurs pour le mettre au service d’un sens commercial et d’une intelligence de l’innovation certes singulière mais bien réelle. C’est occulter bêtement que l’industrie de la contrefaçon chinoise a réussi à être l’un des moteurs de son industrialisation avant de faire évoluer sa production et sa fabrication vers des produits de mieux en mieux adaptés à la demande, et de qualité maintenant souvent supérieure aux produits originaux.

Les raisons de cette mutation

Cette mutation s’explique pour certains par le passage de la rétro-ingénierie, qui consiste à étudier un objet pour en déterminer le fonctionnement interne ou la méthode de fabrication, à un niveau d’innovation plus élaboré, fondé sur l’innovation incrémentale, plus connue sous le nom de Mashup et très prisée des samplers de l’Internet, qu’ils soient techniciens de l’image, musiciens ou programmeurs. Et ce sont ces mashups rapprochés à un tissu unique composé de 30 000 unités de production rassemblées sur un même site qui auront réussi à créer de la valeur et s’éloigner des bêtes copies et autres piratages des débuts*.

Cette montée en gamme ne s’applique pas qu’aux technologies de l’information et aux petites et moyennes entreprises, et l’on retrouve le même phénomène de mutation dans les industries les plus complexes. Dans le domaine de l’ingénierie spatiale par exemple, le temps des copies des missiles russes de première génération a vécu et la Chine compte aujourd’hui comme un innovateur technologique et un producteur indépendant dans un secteur réputé très difficile, qui sera capable dés 2020 de mettre en place sa première station spatiale.
Et de passer ainsi définitivement du rang de Copycat à celui de leader innovant.

* Lire à ce sujet, l’article de Strategy Business qui détaille de façon très intelligente cette profonde mutation.

La victoire à la Pyrrhus d’Apple

La guerre des brevets

La condamnation de Samsung par un jury populaire de Californie peut ressembler à une victoire pour Apple. Elle ressemblerait fort dans ce cas à une victoire à la Pyrrhus, annonciatrice de violents revers à venir pour la firme américaine et de profonds bouleversements dans le secteur des Télécoms.

Apple a été en effet à la fois naïf, prétentieux et cupide en voulant attaquer les coréens et s’est peut-être laissé enfermer dans une trop défensive logique de protection en oubliant que par définition une innovation appelle à être copiée puis dépassée.
Et l’avenir nous dira à quel point la marque à la pomme a eu tort de se mettre dans une position de l’assiégé plutôt que de continuer à travailler chaque jour à travailler davantage son avance sur ses concurrents.

Samsung a certes été condamné à payer la bagatelle d’un milliard de dollars mais les conséquences financières et industrielles d’une éventuelle interdiction de territoire américain restent assez limitées pour un groupe qui dispose d’importantes ressources pour surmonter cette mésaventure alors que les représailles risquent d’être difficiles pour la firme de Cupertino. Un tiers des composants des appareils d’Apple sont en effet fabriqués par Samsung, à commencer par les écrans Rétina largement moins chers que ceux fabriqués par LG et dont les experts sont tous d’accord pour juger périlleuse la suspension des ventes (10 milliards en 2012).

Mais c’est surtout la puissante Galaxie Google (qui comporte outre Google lui-même, le taiwanais HTC, le sud-coréen LG et le japonais Sony qui ont tous opté pour Androïd) qui risque de se coaliser contre la marque à la pomme, tant l’attaque contre Samsung ressemble fort à la « guerre thermonucléaire » imaginée par Steve Jobs pour contrer son principal rival.

On le voit, il n’est pas du tout sur qu’Apple ait réussi à en* le monde avec cette discutable décision de justice. Ca serait même tout le contraire qui serait en train de se jouer.

Les champions du monde de l’innovation

Thomson Reuters

Une intéressante infographie basée sur l’étude de Thomson Reuters Top 100 Global Innovators: Honoring the world leaders of innovation, présente les entreprises championnes du monde de l’innovation – 1. USA 2. Japon 3. France.
Cette étude ne prend pas en compte le seul nombre de brevets déposés ; elle considère 4 critères pour jauger le degré d’innovation d’une nation par rapport au reste du monde :

  1. Le succès des brevets, c’est à-dire le ratio entre brevets déposés et publiés,
  2. Leur portée à l’échelle mondiale,
  3. Leur influence, calculée à partir du nombre de citations dans les publications professionnelles,
  4. Et enfin, leur volume.

Ces résultats sont intéressants à 4 titres :

  1. La bonne position de la France, troisième pays au monde et premier pays européen en termes d’innovation, devant la Suède et l’Allemagne, avec 11 occurrences (Airbus, Alcatel Lucent, Arkema, le CNRS, le Commissariat à l’énergie atomique, l’Institut français du pétrole (IFP), L’Oréal, Rhodia, Saint-Gobain, la Snecma et Michelin), confirme que le problème français réside fondamentalement dans la capacité à mettre en œuvre et à déployer ses inventions.
  2. La Chine, en 4ème position pour ce qui concerne les brevets déposés dans le monde (12 337 brevets déposés en 2010, soit 7,6% du nombre total) ne compte aucune entreprise dans ce classement. Ce qu’explique l’étude Thomson Reuters par « une quantité de brevets qui n’est pas en équation avec leur qualité et leur influence ».
  3. L’Afrique reste hélas et de façon prévisible le seul continent absent du classement.
  4. Les secteurs des composants électroniques et semi-conducteurs, de l’industrie chimique et du hardware informatique représentent 38% du nombre total d’inventions les plus innovantes.

Crowdsourcing et innovation

Le récent succès des primaires socialistes l’aura même confirmé : Le Crowdsourcing est partout. Pas une organisation ou une marque qui n’ait son projet d’associer ses clients à telle ou telle décision ; depuis les travaux constitutionnels islandais jusqu’au Crowdmapping en passant par le crowdfunding appliqué au marché de l’art, c’est tout une économie de la co-création qui s’est développée avec succès ces dernières années.
De nombreux autres exemples moins flamboyants montrent hélas, qu’il n’est pas sûr pour autant qu’on ait encore compris tous les avantages susceptibles d’être tirés du Crowdsourcing en matière de stratégies d’innovation.

Crowdsourcing et innovation

Tirant le maximum de bénéfices de la socialisation du web, les organisations se sont converties à la sagesse des foules de façon plus ou moins sincère et ont multiplié les projets de ce type pour le meilleur et pour le pire, saturant le paysage de bruit marketing souvent inutile.
Il n’est pas certain que cela soit toujours efficace. En effet, comme tout ce qui se fait sous l’effet des phénomènes de mode, la généralisation de ce procédé remarquable ne s’effectue pas toujours à bon escient et n’est que rarement bien dirigée. Et nombre de projets qui font appel au crowdsourcing échouent à créer de la valeur durable, s’éloignant en cela des objectifs ultimes de l’innovation.

En renonçant à insérer les apports des consommateurs dans une démarche plus globale d’innovation et de compréhension de leurs besoins, les marques échouent à considérer l’opportunité unique d’introduire une écoute active et intelligente des perceptions, intuitions et idées de leurs clients.

En ne généralisant pas ces techniques et en continuant à ne leur affecter qu’un simple objectif de communication ou d’image, les marketeurs échouent à anticiper les nombreuses possibilités de Co-innovation que permettent les techniques du Crowdsourcing à moyen et long-terme : Confondant moyens et finalités, ceux-ci ne voient pas toutes les opportunités ouvertes par les possibles intégrations du Crowdsourcing aux nombreuses autres sources d’innovations qu’elles soient anthropologiques, artistiques ou lointaines, comme ces innovations frugales venues des pays émergents.