L’Humain face à l’Intelligence Artificielle

Jamais au cours de l’histoire de l’humanité, notre imaginaire ne s’est heurté avec tant d’approximations et de difficultés aux évolutions technologiques et aux besoins de représentation de notre devenir.

Puissance du numérique et vélocité de la science auront, à force d’additionner de façon exponentielle les données (90% des informations en notre possession auront été produites ces 2 dernières années) et de manier des possibilités combinatoires infinies, tellement révolutionné l’état des connaissances, que Trop et Trop vite auront brouillé toutes les tentatives de vision ou d’expression, qu’elles soient scientifiques ou artistiques.

Et nous n’en sommes qu’au début, à la préhistoire même de cette évolution.

L’esprit humain est donc perdu, il tente de résister par tous les moyens à la traîne infernale imposée par la folle chevauchée d’une science lancée à tout-va sur des chemins encore inimaginés il y a peine 20 ans. Nourri d’abstrait et de post-modernisme, façonné par les concepts, l’homme du nouveau siècle forme des représentations dictées par un flux continu d’émotions, elles-mêmes nées d’un rapport au temps marqué par l’immédiateté.

Cette altération de sa perception, loin de ne concerner qu’un à-venir proche ou lointain, à l’échelle de notre vie ou de 2 ou 3 générations, en arrive jusqu’à remettre en question la place de l’Humain dans l’Univers, tel que nous l’entendons aujourd’hui.

Mis en cause, la révolution numérique et l’avènement de l’Intelligence Artificielle semblent irrésistiblement tracer les frontières d’un avant et un après à l’échelle de l’humanité où l’Homo Sapiens aura duré le temps d’une parenthèse technologique, d’un tiret biologique et d’à-peine une virgule cognitive.

La « superintelligence » dernièrement apparue ferait ainsi planer sur notre avenir les dangers d’une Singularité nouvelle où l’humain aurait à discuter et disputer sa place avec ou contre une Nature augmentée dotée de contours aussi flous qu’extensibles, avant de pouvoir accéder à un Eden technologique, ou au contraire à une extinction partielle ou définitive de l’humanité.

Les 2 Préjugés dominants par rapport à l’intelligence artificielle

Loins de reposer uniquement sur des raisonnements rationnels, ces questionnements foisonnants sont en réalité empêchés par 2 préjugés majeurs qui en brouillent la lecture et qui servent surtout à alimenter les fantasmes et peurs collectives :

Une Superintelligence supérieure et générale ?

Le premier des préjugés concerne la supériorité supposée de la Superintelligence.

Globalement, l’intelligence artificielle est en effet plutôt représentée comme supérieure à l’intelligence humaine, en excluant toutes les subtilités possibles de ses définitions et utilités.

Les récents succès de l’ordinateur aux échecs, au Jeu de Go ou au Poker s’appuient surtout sur des puissances de calcul et de probabilités inatteignables pour l’esprit humain. Si l’on mesure en nombres – et l’on mesure tout en nombres aujourd’hui, l’intelligence artificielle écrase en effet l’intelligence humaine en puissance de calcul et de mémorisation.

Elle reste cependant incapable d’assembler différentes formes de cognition – et c’est justement cela, cette capacité d’assemblage et d’adaptation aux situations nouvelles qui caractérise l’humain et permet de le distinguer.

Si sa supériorité est effective dans les domaines pour lesquels elle a été programmée, la superintelligence ne fonctionne que par zone réduite, loin des immenses plages de possibilités réservées à l’homme et à son intelligence nomade, capable d’évoluer dans un maximum de situations, aussi à l’aise face à des touches de piano ou une page blanche que dans une cuisine entouré d’aliments et de casseroles ou dans une partie de Risk.

Car en réalité, l’Artificial General Intelligence n’est pas pour demain, et il se pourrait même qu’elle soit impossible.

Nonobstant son caractère étroit et déterminé, la superintelligence ne peut cependant empêcher la multiplication de phantasmes et de peurs liées à un possible surgissement d’une conscience qui lui serait liée et qui agirait de façon maléfique et malveillante. Et la faible probabilité d’une AGI en l’état actuel de nos connaissances n’est pas suffisante pour atténuer toute la panoplie d’angoisses anthropomorphiques.

Et la conscience, dans tout ça ?

Cela nous amène au second point, qui a directement trait à l’intervention de la conscience dans les phénomènes de prise de décision.

Souvent confondue avec l’intelligence, la conscience peine à demeurer un élément autonome et spécifique à l’être humain et interdit aux robots face à l’actuel magma bouillonnant, de délires littéraires et cinématographiques où on a vu par exemple dans la série à succès Westerworld des robots quasi de chair et de sang, « rêver » (sic) de prendre une sanglante revanche sur les humains.

Tomber amoureux, ressentir des pulsions de meurtre ou éprouver des sentiments comme avoir honte ou être fier, devraient rester l’apanage de l’Homo Sapiens si l’on s’en réfère à une tradition philosophique alimentée aux sources du dualisme cartésien et de la mise en évidence d’une conscience distincte de l’intelligence.

Cependant, pour des philosophes plus contemporains comme Daniel Dennett ou Damasio, l’expérience humaine pourrait aussi s’interpréter par des processus chimiques, biologiques et neuronaux et se confondre avec une pure matérialité corporelle envisagée comme point de départ de la volonté humaine. Et ces positions audacieuses appelleraient immanquablement à une équivoque entre les fonctions algorithmiques des machines et les mécanismes subconscients des procès mentaux.

L’importance d’une philosophie engagée

Sans affirmer que l’intelligence artificielle soit totalement exempte de surprises ou d’enjeux, on peut se poser la question de savoir si la réflexion philosophique ne devrait pas nous enjoindre à nous représenter notre avenir autrement que par les biais actuels et à nous poser la question de notre insertion dans un monde à la matérialité de plus en plus floue et discutable, où les doutes concernant notre identité et l’évolution de sa définition vont en se multipliant.

On pourrait comme le fait David Chalmers par exemple , remettre au premier plan de nos préoccupations les phénomènes particuliers liés à l’expérience humaine : face aux tentations d’explications purement matérialistes ou physiques, on pourrait affirmer l’existence et la nécessité d’une conscience, rationnelle ou irrationnelle, et de nos différentes subjectivités sensorielles – jusqu’à inclure nos imperfections.

En l’état actuel de la science, l’appréhension de notre identité devrait laisser une place élargie et centrale aux capacités indéterminées, aux dons et aux talents, à l’imagination et à la créativité. Elle insisterait ainsi davantage sur ce qui qui nous distingue (encore ?) radicalement des approches logiques et logarithmiques, à bonne distance des affirmations conçues par l’épiphénomenalisme matérialiste. Elle renouerait pour cela avec une définition élargie des capabilités humaines, qui soulignerait l’expérience vécue en la mettant en valeur.

Pour que l’humain reste entier et souverain de son destin quelque soient les découvertes futures, il est urgent qu’une réflexion philosophique étendue aux autres champs scientifiques, puisse continuer à lui réserver une place centrale dans l’univers. Pour cela, elle devra se donner les moyens d’un renouvellement d’une morale humaniste vieillissante tout en ayant connaissance et en tenant pleinement compte de la survenue d’un nouvel ensemble substantiellement élargi et radicalement transformé.

Cet article a été co-écrit avec Nicole Hall, Philosophe et consultant en Entreprise

Lectures d’été

J’ai entamé l’épaisse mais passionnante biographie de William Issacson consacrée à Steve Jobs il y a quelques mois déjà (…)
Disponibilité de temps, engourdissement, curiosité paresseuse, séquelles de mes occupations numériques, besoin de nettoyage par le vide…  Concernant mes lectures, mon présent consiste plus en pioches anarchiques de pages, par ci, par là, puisant à répétition dans des classiques déjà connus par coeur et redécouverts avec des plaisirs toujours intacts, sans risque de médiocrité. Mais la promesse des vacances aidant, je n’ai pas pu renoncer à lester mes valises de quelques projets de lectures, dont voici le détail :

  • Moins épais, L’éloge des frontières de Régis Debray. Son livre le plus inspiré et provocateur de ces dernières années, dont je connais et approuve déjà les thèses, mais que je veux lire, tant j’apprécie la prose enlevée du philosophe. Qualité de plus en plus rare dans la profession.
  • « Nul ne disconviendra que le dopage puisse être une pratique catastrophique, l’arme illusoire des plus faibles, une épingle de nourrice. À travers lui, une planète où tout devrait s’affirmer dans une allégresse contagieuse – l’audace, le courage, la santé – une planète révèle qu’elle possède aussi sa face d’ombre où tout se tait. C’est la face cachée de la Lune, avec ses vallées de la ruse, ses cratères du soupçon, ses mers de la répression. C’est la face cachée de la lutte. » C’est Antoine Blondin, son élégance de style et son emploi d’un style buissonnier bien particulier qui raconte Tours de France: Chroniques intégrales de «L’Équipe», 1954-1982. Blondin, l’enfant captif du 6ème arrondissement qui n’en sortait absolument jamais, exception faite une fois l’an pour le Tour, et qui en l’espace de 20 ans aura réussi à donner à l’épreuve humaine ses plus belles lettres, traquant la beauté derrière l’effort, employant sa plume pour évoquer la force et la tragédie du muscle.
  • Et puis enfin, il me restera, peut-être, juste un peu de place pour une fiction dans mon environnement trop saturé. En espérant que j’arrive à dépasser cette fois les premières pages de Cleer, et que celles-ci vont me redonner les forces d’entamer L’équipée malaise de Jean Echenoz et Mapuche de Caryl Férey- dont j’avais adoré Haka, mais qui traînent depuis trop longtemps sur ma table de chevet.

Google pourrit-il le cerveau ?

Google pourrit-il le cerveau ?

Le moteur de recherche californien s’est imposé en l’espace de quelques années comme une des marques les plus connues dans le monde, si ce n’est la plus connue. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Le réponse n’est pas si évidente que cela. Eléments d’efficacité immédiate, les moteurs de recherche permettent en effet par la magie d’une hypertextualité algorithmique d’aller plus rapidement d’un point A à un point B, de repérer sans trop de délais une information nécessaire à l’élaboration d’une autre information, connexe, plus particulière ou plus générale. Ce n’est d’ailleurs pas si l’argument premier de Google, celui qui l’a vu triompher commercialement des ancêtres Yahoo! ou Altavista, est celui de la rapidité.

Pourtant, un peu comme Socrate qui s’en prenait à l’écriture pour en dénoncer une toxicité évidente à ses yeux si elle était mal employée, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’absence de profondeur et d’argumentation que causerait la substitution d’un Google toujours à portée de mains aux recherches d’un temps jadis, plus ardues, mieux organisées ou plus accidentelles. L’apprentissage serait en danger pour cause de facilité et de dépossession du savoir.

Car si l’intelligence a en effet été  longtemps définie en partie (ou surtout ?) par la détention du savoir et des connaissances, elle est aujourd’hui avant tout appréhendée pour sa capacité à identifier, retrouver et manipuler des stocks d’informations périphérisés, c’est à dire stockés dans des clouds installés quelque part sur des plateformes offshore.

« L’opérateur du savoir a remplacé son détenteur » dit Marcel Gauchet.
Pour quel progrès ?
Selon Nicholas Carr, notre intelligence sans cesse distraite par des éléments extérieurs et toujours différents, fonctionne désormais en discontinuité permanente et ne réagit plus de la même façon qu’avant. Nous lisons beaucoup plus mais beaucoup moins bien ; L’efficacité et l’immédiateté prennent la pas sur la profondeur, l’expérience et la fabrication du souvenir. Google a fait de l’information un produit consommable, un produit comme un autre qui peut être exploité et traité avec une efficacité industrielle. « Plus le nombre de morceaux d’information auxquels nous pouvons “accéder” est important, plus rapidement nous pouvons en extraire l’essence, et plus nous sommes productifs en tant que penseurs« , constate ainsi Carr qui rappelle une citation plutôt troublante de Sergey Brin parue dans un entretien de 2004 pour Newsweek “Il est certain que si vous aviez toutes les informations du monde directement fixées à votre cerveau ou une intelligence artificielle qui serait plus intelligente que votre cerveau, vous vous en porteriez mieux.”

D’autres voix comme celle de Michel Serres sont franchement plus optimistes. Dans La petite Poucette, le philosophe s’émerveille des nouvelles aptitudes nées de l’utilisation des smartphones et tablettes et du nombre impressionnant des possibilités de connexions permises par chaque action du pouce. La libération de certaines zones du cerveau réservées à l’accumulation d’informations plus ou moins utiles permettrait une amélioration décisive de nos capacités cognitives.

Et enfin, que peuvent nos cerveaux humains face au déluge d’informations créées chaque jour ? En 2008, l’humanité a déversé 480 milliards de Gigabytes sur Internet. En 2010, c’est 800 milliards de Gygabytes qui ont été déversés sur le Net, soit, comme l’a remarqué Eric Schmidt, plus que la totalité de ce que l’humanité a produit ou enregistré depuis sa naissance jusqu’en 2003. En permettant de créer autant d’informations, l’intelligence humaine n’a pas prévu qu’elle serait seule capable de les contrôler et de les gérer directement.
Pas sous sa forme actuelle du moins.

L’article de Nicolas Carr : Is Google Making Us Stupid?
Le discours de Michel Serres à l’Académie Française

Pomme, philosophie et esthétique

Esthétique et fonctionnalité

Utilisateur régulier des produits Apple avant même que cela ne relève de la béate branchitude collective, c’est un sentiment de circonspection gênée qui m’avait envahi quelques heures après la mort de Steve Jobs.

Les mot « génie » et « visionnaire » revenaient alors sans cesse dans la bouche de milliers de marketeurs, consommateurs, hommes politiques ou analystes financiers (ceux-ci ayant perdu depuis longtemps toute notion de mesure concernant un homme qui aura fait fructifier 100 000$ investis en 1997 – date de son retour chez Apple, en une coquette somme de 6,86 millions de dollars en 2011), empressés de rendre un hommage aussi sincère que médiatique à la mémoire d’un homme au mystérieux charisme.

Le débat revenant à une juste proportion au fur et à mesure que le temps passait, ce fut la biographie de Walter Isaacson qui devait apporter quelques éléments de réalité propres à démythifier l’icône et à distinguer la part du vrai dans le comportement d’un homme pas moins exempt de défauts qu’un autre. Un homme qui n’hésitait pas, apprenait-on, à stationner ostensiblement sur des places réservés aux handicapés ou à se laisser aller à critiquer vertement Google, Bill Gates et même Barack Obama, coupable de ne pas lui avoir téléphoné personnellement…
Las, la critique trop attachée à la simple anecdote, restait lisible entre les lignes mais n’était jamais vraiment explorée de la part d’un (trop) proche de Steve Jobs.

C’est là que Evgeny Morozov, indispensable poil à gratter dans l’univers des technophiles-imbéciles qui peuplent les nombreux débats avidement relayés sur la toile, s’est attaqué à démonter cette statue dans un papier sobrement intitulé Form and Fortune.

Le point de départ en est un article du Der Spiegel daté de 2010 et qui titre Der Philosoph des 21 Jahrhunderts, soit « Le philosophe du 21ème siècle. Ce qui n’a pas manqué d’interpeller le très sceptique chercheur d’origine bélarusse, frappé par l’audace d’un magazine appelé en d’autres temps à publier de longues interviews d’Heidegger…

Car selon Evgeny Morozov, toutes les exagérations entendues au sujet d’un marketeur égotiste surdoué sont tout sauf le fruit du hasard de la part d’un libertarien végétarien et bouddhiste, tordu au point de chercher la perfection un peu partout sauf dans l’essentiel. Une somme de paradoxes, si ce n’est de contradictions, que ni le personnage ni son biographe n’ont réussi à complètement gommer.

Un Génie du … Marketing

La pensée de Steve Jobs une fois débarrassée de sa matière fantasmagorique se révèle être surtout un incomparable savoir-faire marketing, qui se distingue autant par sa conviction inébranlable que par une originalité contestée.

Car en voulant résumer sa « vision » et sa « philosophie » à des « lignes pures » et porteuses d’un esthétisme minimaliste et fonctionnel aussi évident que difficile à obtenir, Steve Jobs s’est surtout inspiré du Bauhaus, de la marque Braun et particulièrement des oeuvres de son designer vedette Dieter Rams.

Dieter Rams

Son héritage est évident dans tous les produits qu’a signés Jonathan Ive à une nuance près, c’est que la simplicité de Braun était non seulement esthétique et fonctionnelle mais également « sociale », dotée d’une longue espérance de vie.
Et que les produits Apple sont tout le contraire, jusqu’à en devenir synonymes d’obsolescence programmée (batteries inamovibles, mises à jour intempestives, …), de mondialisation malheureuse (Apple n’est champion en bourse qu’en délocalisant de façon stratégique sa production et en payant zéro d’impôts) ou d’exploitation pure et simple (Voir les retentissants articles parus sur les conditions de travail chez Foxconn).

En décrétant que ses produits allaient changer le monde, Steve Jobs adoptait une posture plus marketing que morale qu’il ne devrait jamais assumer par la suite. La lecture de ses interviews au magazine Rolling Stone et des nombreuses anecdotes recueillies chez ses proches renseignent plus sur une emprise tyrannique et spectaculairement organisée d’un travailleur infatigable et obsédé par le profit que sur un supposé génie désintéressé, spontané, zen et polymathe, qui aurait depuis son garage inventé le futur de l’humanité.

Icalc

Un garage qui relèverait lui aussi du mythe et qui aura toujours provoqué l’étonnement de l’associé historique, Steve Wozniak, véritable nerd, lui : « J’ai surtout travaillé depuis mon appartement et les locaux d’Hewlett-Packard … Je ne comprends pas d’où vient cette histoire de garage. »

L’étonnement, et peut-être l’admiration.

 

Steve Jobs, la biographie par Walter Isaacson

L’article de Evgeny Morozov : Form and Fortune

Un Tumblr dédié à Dieter Rams

Libération confie ses clés à des philosophes : une fausse idée

La rédaction de Libération confie ce jour les clés du journal à une cinquantaine de philosophes, « à charge pour eux de raconter l’actualité à leur manière. »
Cette idée semble alléchante, faite pour amener l’esprit libre et avide de connaissances à débourser son euro et quelques centimes pour prendre de la hauteur par rapport à une actualité obsédée par les millimètres de neige observés ci et là.

Elle ne l’est pourtant pas, et confier les clés de l’actualité à des philosophes ressemblerait presque à un oxymore. Ces amoureux de la sagesse, ces princes du doute, n’apparaissent en effet plus aux yeux du public, au moins depuis Kraus, les plus aptes à s’emparer des faits d’actualité, de dimension tantôt trop insignifiante, tantôt trop imposante, pour les soumettre ensuite à l’épreuve intangible d’un nombre maximal de signes à respecter ou d’un nombre minimal d’exemplaires à vendre. Non, pour ça il y a des journalistes, professionnels experts et dévoués, lorsqu’il s’en trouve.

Car l’honnête et bon journaliste est certes rare mais il reste nécessaire à la respiration de nos démocraties (comme le prouve peut-être l’épisode WikiLeaks sur lequel je reviendrai très prochainement ) et n’est ni réduction mercantile du monde, ni prostitution de la langue, n’en déplaise à Kraus. Il est le signe immédiatement visible d’une société libre dans son expression et dans son contrôle des pouvoirs et il est aussi l’influenceur le plus constant, le plus éclairé dans ses choix et critiques.
Alors, l’actualité aux philosophes ? Certes non ! comme dirait Musil dans son Homme sans qualités

S’il vivait encore, Platon […] serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut-être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l’instant la teneur en esprit et en réalité.
Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce topos ouranios, ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l’existence si intensément qu’aujourd’hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés.
S’il survenait brusquement aujourd’hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu’il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d’excellents contrats.
S’il se révélait capable, ensuite, d’écrire en l’espace de trois semaines un volume d’impressions philosophiques de voyages et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d’adapter pour le cinéma l’une ou l’autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelques temps.
Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si M. Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ces célèbres idées qui n’ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarrassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d’écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d’avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens, n’en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d’actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim.