Qui sont les ennemis d’Internet ?

The Open InternetDans un article paru la semaine dernière dans The Guardian, et extrait de l’excellente série du quotidien Battle for the Internet, Sergey Brin, cofondateur de Google, fait part de ses inquiétudes concernant l’ouverture et le libre accès à Internet.

« Depuis plusieurs endroits du monde, des forces très puissantes se sont alignées contre l’Internet ouvert. Je suis plus inquiet que par le passé. C’est effrayant ». Le jadis grand laudateur d’un Internet qui pour être commercial n’en soit pas moins force de progrès, se serait converti en contempteur lucide des dérives politiques et mercantiles d’un média né dans et pour la liberté.

« Le contexte dans lequel Google a été développé, la raison pour laquelle nous avons pu mettre au point un moteur de recherche, est que l’Internet était extrêmement ouvert. Une fois que trop de règles apparaissent, cela conduit à étouffer l’innovation ». Les fabuleuses percées de jeunes post-adolescents ont pu se faire à un moment où l’organisation d’Internet était suffisamment ouverte pour permettre à des innovations de trouver l’exposition nécessaire à leur développement en des délais et budgets relativement négligeables. Quelques années plus tard, c’est l’apparition de Facebook et le triomphe d’Apple qui sont venus perturber un écosystème fondamentalement libertaire et conforme à la vision de Tim Berners-Lee et consorts.

Ce dernier s’est d’ailleurs prononcé maintes fois sur la nécessité de maintenir la toile à l’abri des enjeux commerciaux et tentatives d’ériger des barbelés sur des terrains dessinés pour favoriser l’échange et le partage, nonobstant la taille ou l’importance des acteurs en lice. Tant pour les fournisseurs d’accès que pour Facebook ou … Google (voir ici).

Sergey Brin fustige donc ces citadelles fermées constituées par Facebook et les applications de l’App Store d’où toute action de récupération de données reste compliquée si ce n’est interdite.

« Il y a beaucoup de choses qui se perdent, par exemple toute l’information dans les apps – ces données ne peuvent être parcourues par les robots d’exploration. Vous ne pouvez pas y faire de recherches ». Et quant à  Facebook, « Vous devez suivre (leurs) règles, très restrictives. »

On peut aisément révoquer les paroles d’un multi-milliardaire qui aura construit sa fortune sur l’indexation pointilleuses de milliards de données offertes à ciel ouvert et dont la philosophie peut se révéler effrayante lorsqu’elle est exprimée depuis la bouche de l’un de ses anciens dirigeants, le constat exprimé n’en resterait pas moins réel et préoccupant.

La défense exagérée d’intérêts commerciaux ne se limitant pas à ces seuls géants d’Internet, l’industrie du divertissement est également pointée du doigt.
« Elle se tire une balle dans le pied, ou peut-être pire que le pied, en faisant du lobbying pour légiférer afin de bloquer les sites offrant du contenu piraté. Ça fait plusieurs années que je n’ai pas essayé, mais quand vous allez sur un site Web pirate, vous choisissez ce que vous voulez, c’est téléchargé sur le périphérique de votre choix et ça fonctionne bien – et lorsque vous devez franchir toutes ces barrières pour obtenir du contenu légitime, ces obstacles dissuadent les gens d’acheter ».

L’épisode récent de Megaupload a donné des ailes à Hollywood et à l’industrie du disque qui convoquent tous les échelons de la répression pour forcer l’application des directives européennes 2001/29/EC, Hadopi, Acta, etc.

Il est pourtant un autre danger encore plus pernicieux et c’est celui des puissances étatiques qui font voter tout un arsenal de dispositions visant à encercler les usages d’Internet dans des périmètres qui leur sont exclusivement favorables, et de façon non négociée. Un Internet national pour des pays comme la Chine, l’Iran ou l’Arabie Séoudite. Mais également des démocraties anciennes comme les États-unis, la Grande-Bretagne, la France …

Si nous prenons l’exemple très proche de cette dernière, la tragédie récente de Toulouse et la liquidation du triste Mohammed Merah a servi tous les prétextes d’un candidat (supposons ici que soit le candidat et non pas le président qui se sera exprimé … ) chantre d’un libéralisme dévoyé, plus obsédé de sécurité et d’intérêts très privés que de liberté et du bien-être de la majorité de la population.

M. Sarkozy n’a pas raté l’occasion d’un nouveau fait isolé pour proposer l’adoption de nouvelles lois destinées à empêcher un peu plus les citoyens dans leur exercice régulier du Web et de l’Internet. Au coeur du dispositif, un projet de loi relatif au délit de consultation de sites terroristes.

Nouvelle fausse idée contre-productive, ce projet de loi prévoit de punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende le fait de consulter de façon habituelle un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, soit provoquant directement à des actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes.

Il est certes rajouté que « Le présent article n’est pas applicable lorsque la consultation résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public, intervient dans le cadre de recherches scientifiques ou est réalisée afin de servir de preuve en justice …» mais il prévoit surtout le blocage des accès dans les mains des intermédiaires techniques pour la simple prévention des dommages …

Un nouveau coup de vis donc dans le flicage systématique de l’internet, au nom de valeurs nobles (lutte contre le terrorisme ou la pédophilie) mais au service d’une surveillance de plus en plus technique et systématisée.
Car le contrôle en amont soulève quantité de questions plus ou moins essentielles pour la bonne respiration d’une démocratie qui garantisse un minimum de liberté et de vie privée pour ses citoyens. Si l’on parle de prévention, c’est selon les critères qui peuvent être retenus, une grande partie de la population qui peut être contrôlée “de façon préventive” et en permanence, via DPI Deep Packet Inspection. Une pratique courante en Iran, Chine et Arabie Séoudite.

Ce qui serait après tout assez cohérent si l’on accepte la logique d’un actuel président se représentant le Web comme une Jungle et qui par le passé aura milité pour l’introduction d’un Internet civilisé, c’est à dire policé et sous contrôle de responsables politiques. Aussi cohérent que stupide.