Histoires pas drones

drone militaire

Drones par ci, drones par là… Pas un jour qui passe sans qu’on ne retrouve dans les pages Économie ou Technologies une évolution dans l’histoire toute récente mais déjà riche de ce qui est présenté comme l’innovation principale de cette décade, au même titre que l’Internet des objets, le Big Data ou les imprimantes 3D.

Les dangers liés à une généralisation de ces armes sont pourtant sérieux et méritent un examen approfondi. En fait, c’est l’annonce des Etats-Unis le 22 février du déploiement de 100 soldats au Niger pour installer et opérer une base de drones de surveillance et de drones armés, utilisés dans la détection et la destruction de bases terroristes au Mali, qui a déplacé une discussion à-priori essentiellement militaire vers un débat plus global, plus ouvert…

Sur le terrain militaire

Cela tient d’abord à la généralisation des drones et à leur redoutable efficacité : ils ont été utilisés plus de 400 fois en quatre ans, avec un taux de « réussite » – fondé sur le nombre de cibles tuées – estimé entre 80 % et 95 %. L’armée de l’air américaine possédait une cinquantaine de drones en 2001 sous la présidence Bush et en dénombre aujourd’hui plus de 8 000 sous la présidence d’Obama ; leur nombre devrait dépasser les 10 000 en 2020. L’armée de l’air US forme aujourd’hui plus d’opérateurs de drones que de pilotes de chasse !

L’administration US a beau assurer qu’elles sont « ordonnées, réfléchies et prudentes« , les dérives éthiques ont pourtant vite fait d’être pointées du doigt. Et ni le droit US, ni le droit international, ne fournissent le cadre juridique nécessaire pour interpréter les abus qui viendront inévitablement à naître. Pas plus qu’ils ne fournissent une réponse satisfaisante à une simple question : quels sont les procédures et critères légaux pouvant autoriser et justifier les attaques de drones armés contre des civils en territoire distant, comme c’est le cas aujourd’hui ?

Sur le terrain civil

Mais son utilisation ne s’arrête pas au terrain militaire. Les drones sont aujourd’hui déjà utilisés dans des domaines civils comme la santé, la sécurité, l’environnement ou le journalisme. Les policiers US adorent, les associations écologistes s’en servent pour inspecter les oléoducs, survoler la calotte glacière ou surveiller les baleiniers, un réseau de drones humanitaires veut se déployer à l’échelle internationale, les usages agricoles vont en se multipliant et les formations fleurissent chaque jour, comme celle-ci spécialement destinée à l’usage des journalistes.

On le voit, le drone se banalise sous l’aspect d’un progrès technologique généralisé mis à la portée de tous pour une efficacité redoutable et à un prix record.
Qui dit mieux ?

Déjà, l’on se pose moins de questions qu’aux premieres opérations au Pakistan ou en Libye où l’on pouvait encore objecter que l’opérateur, loin du théâtre des opérations, pouvait perdre le sens de la réalité du conflit, armé d’un joystick tout-puissant et des interrogations liées au statut du pousse-bouton : technicien, combattant ou vidéo-gamer du type cool tranquillement retranché derrière son écran, pouvant donner la mort sans jamais être en danger ?

La guerre déshumanisée

La guerre devient clinique, propre. Une guerre qui se livre et se gagne sans combats face à un ennemi pauvre, pas capable de se mettre à niveau, condamné à soulever des armes et à mettre en danger sa vie et celle de son armée. Un guerrier qu’on qualifierait vite de terroriste, au visage menaçant surgi des terreurs des boucheries passées. On le voit, le drone sera aussi une arme redoutable lorsqu’il s’agira d’influencer une opinion publique de moins en moins encline à tolérer quelques dommages collatéraux.

L’espoir d’un retour à une éthique de la guerre, dont on peut par ailleurs discuter, viendrait-il de gens influents tel Larry Schmidt, qui avouait redouter le 13 avril dernier dans les colonnes du Guardian que les drones ne tombent dans des mains d’irresponsables et avait aussitôt appelé à ce que les traités internationaux en bannissent l’usage, purement et simplement ?
Pas vraiment. A peine 1 mois plus tard, la branche venture de Google a annoncé investir un capital de 10.7 millions de dollars dans une compagnie nommée Airware.
Celle-ci est spécialisée dans la fabrication de technologies de pilotage automatique pour les drones.

It’s A Geek World

Chanteurs Rock, stars et starlettes du Grand Ecran, artistes, hommes politiques, intellectuels, managers ou sportifs d’exception ont tous rêvé d’immortalité.

Aujourd’hui, les informaticiens, qu’on n’appelle plus que Geeks, se préparent eux aussi à peupler leur panthéon avec leur uniforme de capuche-sandales-pizza.
Certes, l’iconique Zuckerberg n’est plus qu’un Geek à temps partiel dans l’imaginaire collectif et il ne se hasarde sans doute plus beaucoup à programmer durant ses insomnies, – il est désormais surtout regardé comme l’homme au milliard d’amis (c’est quand même plein d’ironie lorsqu’on connaît l’asociabilité prouvée du personnage) ou comme un homme d’affaires gâté par le destin plutôt que comme un génie du clavier.

Mais Aaron Swartz lui est un authentique geek. Un vrai. Un dur et pur. Un anti-Zuckerberg.

Son décès, le 11 janvier, a résonné lourdement dans la communauté des développeurs et nul doute que sa légende va aller grandissant dans les toutes prochaines prochaines années pour toucher un cercle plus important encore que les simples lecteurs de Télérama (sic). Swartz, c’est d’abord un CV incroyable : Inventeur génial du RSS (alors qu’il est à peine âgé de … 14 ans) et du framework web.py puis co-fondateur du site Reddit alors qu’il n’a pas encore 20 ans, Son parcours peut provoquer des crises de jalousie un peu partout à travers le monde. Son intelligence, extrême, également. Aaron ne se contentait pas de pisser du code. Il avait aussi et surtout des idées aussi expertes que tranchées en faveur d’un Internet libre ; très à l’aise avec les mots, il écrivait régulièrement des tribunes avidement commentées et n’hésitait pas depuis son antre du MIT à rappeler au monde ce qu’il leur devait, à lui, et à son mentor et ami du W3C, Sir Berners-Lee, autre légende vivante.

Hacker, activiste, whatever, et homme entier, il n’a pas hésité, comme un Robin des Bois du code, a transgresser plusieurs fois la loi pour la bonne cause avant d’être vulgairement trahi par ses pairs du MIT pour un prélèvement délictuel de millions d’articles scientifiques dans la base de données JSTOR qu’il voulait mettre en libre circulation sur le Web.

C’est là que l’histoire déraille : Une ayatollah du droit américain du nom de Carmen Ortiz, accessoirement épouse d’un cadre haut placé d’IBM, décide de lui rendre la vie infernale et de criminaliser l’affaire. Elle le place sous le coup d’une condamnation à la prison ferme pour de longues années (50 !). Aaron Swartz, de tempérament dépressif, est retrouvé pendu à l’age de 26 ans, CERTAINEMENT poussé à bout par cet incompréhensible zèle qui ressemble à de la haine, et peut-être plus encore par l’indigne trahison du personnel du MIT.

Berners-Lee, Lawrence Lessig, Danah Boyd et des milliers de hackers pleurent Aaron. Un site et un hashtag #PdfTribute continuent son oeuvre de libération des travaux scientifiques où des centaines de liens sont partagés chaque jour par des gens comme vous et moi. Les anonymous attaquent les serveurs, pourtant hyper-protégés, du MIT. Ce MIT, aujourd’hui poursuivi en justice par la famille de Aaron.

L’Amérique, elle, reste fidèle à son génie, et a déjà recyclé la légende de son American Hero.
Dans quelques mois, Hollywood. Sûrement. Evidemment.

La Chine, entre Copycat et Innovation

Comme entreprise chinoise, on cite généralement Weixin, Sina Weibo, Tencent et 2 ou 3 autres géants construits avec de forts investissements de départ. Mais avec YY, c’est un tout autre profil de compagnie qui se fait une place dans le paysage chinois qui, décidément, fait tout en mode accéléré.

Fondateur de YY

Fondée à Guangzhou par le rondouillard David Li, YY est une plateforme qui permet à chacun de diffuser ses contenus en streaming sur la toile pour échanger, partager ou enseigner en contrepartie de micro-paiements. Ca ressemble à du Google Hangout mais dans une version plus flexible et personnalisable et qui compterait … 400 millions d’abonnés.

Des millions de vues

YY a permis l’éclosion de Web-Stars que les plus rentables de nos blogueurs peuvent envier avec raison comme cette habitante d’un petit village dont j’ai oublié le nom et qui aura accédé à une richesse et une notoriété fulgurante par le moyen de concerts live diffusés auprès de plus de 20 000 fans contre la bagatelle de 300,000 RMB (soit environ 37 000 €) par mois ; Via YY, des laboratoires pharmaceutiques organisent des réunions commerciales, des professeurs mettent en ligne leurs cours, des bloggueuses modes leurs dernières trouvailles, des cuisiniers les recettes inédites de leur terroir, etc. Bref, le succès de YY est total et son introduction en bourse qui devrait intervenir début 2013 s’annonce déjà comme un succès.

Cette trajectoire est remarquable, rapide et spectaculaire : L’entreprise a été créée en 2005 et son service de plateforme existe depuis moins de 5 ans. Partie à la conquête du monde, il ne serait pas étonnant qu’elle rattrape avant quelques années les meilleures start-up occidentales et qu’elle contribue à tordre définitivement l’idée admise selon laquelle les économies occidentales seraient des économies d’innovation alors que la Chine (et les autres « dragons ») ne seraient que des « Copycats » condamnés à plagier à moindre coût.

Un Ipad à 99$

China 2.0

C’est aller vite et réduire l’économie chinoise à un simple bazar de la contrefaçon et refuser de voir les réelles évolutions opérées au sein de la société et de l’économie chinoises ces dernières années. C’est ne pas admettre que près de Shen Zen, dans le Delta de la Rivière des perles, les sociétés du Shan Zai ont réussi à exploiter leur savoir-faire de copieurs-colleurs pour le mettre au service d’un sens commercial et d’une intelligence de l’innovation certes singulière mais bien réelle. C’est occulter bêtement que l’industrie de la contrefaçon chinoise a réussi à être l’un des moteurs de son industrialisation avant de faire évoluer sa production et sa fabrication vers des produits de mieux en mieux adaptés à la demande, et de qualité maintenant souvent supérieure aux produits originaux.

Les raisons de cette mutation

Cette mutation s’explique pour certains par le passage de la rétro-ingénierie, qui consiste à étudier un objet pour en déterminer le fonctionnement interne ou la méthode de fabrication, à un niveau d’innovation plus élaboré, fondé sur l’innovation incrémentale, plus connue sous le nom de Mashup et très prisée des samplers de l’Internet, qu’ils soient techniciens de l’image, musiciens ou programmeurs. Et ce sont ces mashups rapprochés à un tissu unique composé de 30 000 unités de production rassemblées sur un même site qui auront réussi à créer de la valeur et s’éloigner des bêtes copies et autres piratages des débuts*.

Cette montée en gamme ne s’applique pas qu’aux technologies de l’information et aux petites et moyennes entreprises, et l’on retrouve le même phénomène de mutation dans les industries les plus complexes. Dans le domaine de l’ingénierie spatiale par exemple, le temps des copies des missiles russes de première génération a vécu et la Chine compte aujourd’hui comme un innovateur technologique et un producteur indépendant dans un secteur réputé très difficile, qui sera capable dés 2020 de mettre en place sa première station spatiale.
Et de passer ainsi définitivement du rang de Copycat à celui de leader innovant.

* Lire à ce sujet, l’article de Strategy Business qui détaille de façon très intelligente cette profonde mutation.

Harry Potter et la culotte de Lady Gaga

Ce dernier samedi pluvieux m’aura fait tomber sur un bref article du Monde qui n’aura pas manqué de m’interpeller une bonne partie du week-end. Intitulé Ciel, l’algorithme !, ce papier pose en effet quelques questions sur les rapports que peut entretenir l’industrie de l’information et ses codes déontologiques, plus ou moins sincères, avec la vision du monde très particulière d’un enfant milliardaire que rien n’arrête encore.

Car si le géant américain pèse lourd dans la visibilité des marques, et parmi celles-ci des médias, ce n’est pas toujours pour le meilleur. Finies les espérances nées des premiers jours et l’exaltation de voir en temps quasi-réel doubler ses likes et ses followers, place aux exigences d’une monétisation exigée par une entrée en bourse -record puis aussitôt catastrophique, et ses impératifs de rentabilité. En effet, l’algorithme de visibilité de Facebook a subi nombre de changements cette dernière année pour en arriver presque par la douceur à imposer aux marques de transiter par la case des annonces payantes pour être visibles, ne serait-ce que par une minorité de leurs abonnés.

Et voici que Facebook va plus loin et annonce que « le facteur clé est l’engagement. Plus un contenu est « aimé », commenté, partagé, plus il nous semble qualitatif. Nous souhaitons montrer des publications moins fréquemment aux personnes qui n’interagissent pas avec une page. » :

Les journalistes et les annonceurs sont priés de faire du « J’aime » à tout va. La réaction des rédacteurs du Monde, sceptiques, impuissants, et qui déclarent leur « refus de vouloir créer du « J’aime » à tout prix (qui) pourrait à terme se solder par une moindre visibilité » se révèle ainsi digne des cauchemars les plus noirs qu’un Beuve-Méry n’aurait pas pu imaginer et ne laisse augurer que de médiocres évolutions.

Nota Bene : Non, le titre de cet article n’est pas dû à une fausse manipulation. Il veut au contraire signifier que Facebook n’a pas le monopole de ce nouveau capitalisme populiste, aussi sot et régressif qu’il soit. Google a en effet montré la voie depuis longtemps en accordant une prime décisive aux contenus les plus « populaires », édifiant de véritables autoroutes à une civilisation du grégaire et du futile. Sans que l’on sache si nos temps et nos moeurs sont ainsi faits aujourd’hui ou si la domination technologique du monde va achever d’éliminer toute forme alternative de mémoire ou de hiérarchisation de l’information.

Le Body Hacking, un phénomène nouveau

Body Hacking : Démarche volontaire visant à la transformation du corps humain, notamment « en lui enjoignant des composants artificiels dans le but de transformer son comportement naturel ». Ou quand des pans entiers de science-fiction commencent à devenir une réalité pas forcément sous contrôle.

Body Hacking

L’apparition d’objets technologiques dans les corps vivants n’est pas une révolution. Prothèses auditives, implants mammaires, lunettes et plasties ligamentaires font partie du quotidien de millions de personnes depuis belle lurette. Ce qui est nouveau c’est l’introduction d’une Culture du Hacking. Le Hacker étant à l’origine un terme réservé aux bidouilleurs de l’informatique habitués à aller fouiller dans le code ou le matériel pour en comprendre les fonctionnements profonds et les modifier dans un sens qui convient mieux à leur utilisation propre.
Le Body Hacking étend cette culture au corps humain. Et il se démarque des pratiques ancestrales par le souci d’utiliser la technique pour des changements fonctionnels et pas esthétiques.

On accourt sur Body Modification Ezine ou Feeling Waves pour s’échanger des trucs et astuces techno à s’implanter dans la peau, et notamment des implants électromagnétiques qui font un malheur. Des initiatives commerciales plus ou moins honnêtes voient le jour : Les idées d’interfaces hommes-machines et de produits destinés au grand public se multiplient. Certains casques audios se proposent de lire les états mentaux alors que d’autres permettent de « décoder les influx électriques du cerveau » ; Des appareils sont couplés à des applications mobiles ou services en ligne ouverts à tout le monde, sans médecins, sans cliniques et bien sûr sans trop de notions de Droit clairement applicables.

Body hacking : Pirater son corps et redéfinir l’’humain de Cyril Fiévet
Bienvenue en transhumanie : Sur l’homme de demain, de Geneviève Férone et Jean-Didier Vincent
Semailles humaines, de James Blish
et le très complet article paru dans The Verge : Cyborg America: inside the strange new world of basement body hackers 

Pomme, philosophie et esthétique

Esthétique et fonctionnalité

Utilisateur régulier des produits Apple avant même que cela ne relève de la béate branchitude collective, c’est un sentiment de circonspection gênée qui m’avait envahi quelques heures après la mort de Steve Jobs.

Les mot « génie » et « visionnaire » revenaient alors sans cesse dans la bouche de milliers de marketeurs, consommateurs, hommes politiques ou analystes financiers (ceux-ci ayant perdu depuis longtemps toute notion de mesure concernant un homme qui aura fait fructifier 100 000$ investis en 1997 – date de son retour chez Apple, en une coquette somme de 6,86 millions de dollars en 2011), empressés de rendre un hommage aussi sincère que médiatique à la mémoire d’un homme au mystérieux charisme.

Le débat revenant à une juste proportion au fur et à mesure que le temps passait, ce fut la biographie de Walter Isaacson qui devait apporter quelques éléments de réalité propres à démythifier l’icône et à distinguer la part du vrai dans le comportement d’un homme pas moins exempt de défauts qu’un autre. Un homme qui n’hésitait pas, apprenait-on, à stationner ostensiblement sur des places réservés aux handicapés ou à se laisser aller à critiquer vertement Google, Bill Gates et même Barack Obama, coupable de ne pas lui avoir téléphoné personnellement…
Las, la critique trop attachée à la simple anecdote, restait lisible entre les lignes mais n’était jamais vraiment explorée de la part d’un (trop) proche de Steve Jobs.

C’est là que Evgeny Morozov, indispensable poil à gratter dans l’univers des technophiles-imbéciles qui peuplent les nombreux débats avidement relayés sur la toile, s’est attaqué à démonter cette statue dans un papier sobrement intitulé Form and Fortune.

Le point de départ en est un article du Der Spiegel daté de 2010 et qui titre Der Philosoph des 21 Jahrhunderts, soit « Le philosophe du 21ème siècle. Ce qui n’a pas manqué d’interpeller le très sceptique chercheur d’origine bélarusse, frappé par l’audace d’un magazine appelé en d’autres temps à publier de longues interviews d’Heidegger…

Car selon Evgeny Morozov, toutes les exagérations entendues au sujet d’un marketeur égotiste surdoué sont tout sauf le fruit du hasard de la part d’un libertarien végétarien et bouddhiste, tordu au point de chercher la perfection un peu partout sauf dans l’essentiel. Une somme de paradoxes, si ce n’est de contradictions, que ni le personnage ni son biographe n’ont réussi à complètement gommer.

Un Génie du … Marketing

La pensée de Steve Jobs une fois débarrassée de sa matière fantasmagorique se révèle être surtout un incomparable savoir-faire marketing, qui se distingue autant par sa conviction inébranlable que par une originalité contestée.

Car en voulant résumer sa « vision » et sa « philosophie » à des « lignes pures » et porteuses d’un esthétisme minimaliste et fonctionnel aussi évident que difficile à obtenir, Steve Jobs s’est surtout inspiré du Bauhaus, de la marque Braun et particulièrement des oeuvres de son designer vedette Dieter Rams.

Dieter Rams

Son héritage est évident dans tous les produits qu’a signés Jonathan Ive à une nuance près, c’est que la simplicité de Braun était non seulement esthétique et fonctionnelle mais également « sociale », dotée d’une longue espérance de vie.
Et que les produits Apple sont tout le contraire, jusqu’à en devenir synonymes d’obsolescence programmée (batteries inamovibles, mises à jour intempestives, …), de mondialisation malheureuse (Apple n’est champion en bourse qu’en délocalisant de façon stratégique sa production et en payant zéro d’impôts) ou d’exploitation pure et simple (Voir les retentissants articles parus sur les conditions de travail chez Foxconn).

En décrétant que ses produits allaient changer le monde, Steve Jobs adoptait une posture plus marketing que morale qu’il ne devrait jamais assumer par la suite. La lecture de ses interviews au magazine Rolling Stone et des nombreuses anecdotes recueillies chez ses proches renseignent plus sur une emprise tyrannique et spectaculairement organisée d’un travailleur infatigable et obsédé par le profit que sur un supposé génie désintéressé, spontané, zen et polymathe, qui aurait depuis son garage inventé le futur de l’humanité.

Icalc

Un garage qui relèverait lui aussi du mythe et qui aura toujours provoqué l’étonnement de l’associé historique, Steve Wozniak, véritable nerd, lui : « J’ai surtout travaillé depuis mon appartement et les locaux d’Hewlett-Packard … Je ne comprends pas d’où vient cette histoire de garage. »

L’étonnement, et peut-être l’admiration.

 

Steve Jobs, la biographie par Walter Isaacson

L’article de Evgeny Morozov : Form and Fortune

Un Tumblr dédié à Dieter Rams

Pourquoi la gauche est larguée

A moins d’un an des élections présidentielles, et avant que les débats ne se focalisent sur la personnalité des candidats et ne se concentrent abusivement et dangereusement que sur leurs seules compétences à communiquer, il est utile de tenter de comprendre pourquoi la gauche est aujourd’hui larguée et peine à retrouver son souffle, en France comme en Europe.

 

Si l’on excepte l’Espagne, la Grèce et Chypre, c’est l’Europe toute entière qui est aujourd’hui ancrée à droite, soumis à une idéologie triomphante et décomplexée alors que l’alternative de gauche n’arrive toujours pas à percer, nonobstant un contexte qui aurait du lui être largement favorable.

La lecture du livre récemment traduit du linguiste italien Raffaele Simone ne manque pas de renseigner sur cette défaite de la gauche et même sur son abdication culturelle face à des évolutions profondes de la société qu’elle n’arrive ni à comprendre, ni à admettre.

En observant la carte politique de l’Europe et en tirant un livre « Le Monstre doux : L’occident vire-t-il à droite ? », l’auteur fournit de précieuses pistes quant à une interprétation des mouvements d’opinion des électeurs européens.

Selon lui, la décomposition avancée des partis de gauche coïnciderait avec l’essor d’une droite nouvelle et serait liée aux transformations de la société et de la « culture de masse ».

Le Monstre doux

La société nouvelle, globalisée, se présente en effet comme dominée par un modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, qui promet satisfaction et bien-être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation et l’entretien d’une confusion entre fiction et réalité. C’est le célèbre « monstre doux » que Tocqueville anticipe et décrit de la façon suivante :

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

La mondialisation, et ce n’est pas le moindre des ses paradoxes, a vu prospérer l’individualisme et l’égoïsme plutôt que la compassion, tandis que la consommation et le divertissement s’imposent de plus en plus comme des valeurs insurpassables pour l’ensemble des individus.

Le monstre est doux, car l’égoïsme ne fait rien de mal en apparence. Et le discours ambiant qui veut que tout le monde s’amuse, achète, parte en vacances, que des choses agréables en somme, est formidablement récupéré et amplifié par la droite, infiniment plus habile que la gauche à respirer et exploiter l’air du temps.

La gauche et l’air du temps

La gauche elle, n’a rien compris à cet air du temps et continue souvent de faire du social à l’ancienne, qui occulte complètement ces aspirations partagées par l’ensemble de la société, quelque fut son niveau social.

Et il n’est pas beaucoup d’exemples où elle est entrée en phase culturelle avec la société et les besoins d’une nouvelle modernité.

Les rendez-vous historiques ont presque tous été ratés.

L’immigration ? Traitée en termes strictement humanitaires alors que l’apparition de nouveaux flux et de nouvelles dynamiques auraient du permettre de sortir d’anciens schémas coloniaux et néo-coloniaux pour les remplacer avantageusement par des considérations plus strictement économiques.

L’énergie ? Accolée à des lobbys et imperméable aux sensibilités des nouvelles générations qui n’ont jamais connu la guerre, aucune politique responsable et solidaire digne de ce nom ne s’est encore imposée dans les débats.

Les politiques fiscales ? Pas d’harmonisation européenne, des propositions qui surgissent à peine pour repenser un des piliers du vivre-ensemble, périmé dans son expression actuelle.

La révolution numérique ? Toujours pas de projet ambitieux pour assurer une réelle égalité dans l’accès à un droit universel, ni même de propositions sérieuses pour imposer un modèle de licence globale.

Les nano et biotechnologies ? Rien, juste rien.

Aucune philosophie n’a été élaborée face à des contextes entièrement nouveaux et qui rompent violemment avec les anciens temps.
Tétanisée par des progrès qu’elle a longtemps appelée, la gauche recule dangereusement en refusant d’investir ces nouveaux champs qu’elle laisse aux mains de mouvements plus populistes ou opportunistes.

En ne redéfinissant pas le contenu des notions de solidarité face à celui de l’égoïsme ou de celui de responsabilité face à celui de divertissement, compte tenu des situations actuelles et en anticipant sur les évolutions technologiques et culturelles des années à venir, la gauche renonce à sa responsabilité pour le plus grand danger de tous.