500 millions de twittos (et moi, et moi et moi)

La vie en bref

Twitter, le média plus important que la télévision ?

J’ai longtemps eu beaucoup de mal avec des pensées qui tiennent en moins de 140 caractères.
Pour ne pas parler d’une pensée qui s’exprimerait  dans ce format.

Plus qu’un réseau, plus qu’un protocole, Twitter est devenu un média.
Peut-être plus important que la télévision.

Un média plus rapide que la radio, plus interactif que la télévision et plus personnalisé – et donc mieux adapté à chacun, que n’importe quel autre média – à condition que ce chacun soit suffisamment éduqué pour pouvoir jouir de la stimulante incertitude née de ces nouvelles libertés.

Histoire de la pensée-minute

Le principe de la pensée-minute qui tient en un minimum de caractères n’est en soi pas nouveau pour qui ceux qui ont goûté les maximes de La Rochefoucauld, les aphorismes de Wilde, certains fragments de Nietzsche ou poisons esthétiques de Cioran, où même les anciens et lointains Haïkus ; Les expressions concises de ces penseurs ont souvent été fêtées comme des trésors de clarté dans un monde saturé de signes pas toujours reposants.

Ce qui est nouveau, c’est l’envahissement du champ de communication par cette forme d’expression, illustré par le succès pas encore complètement essoufflé de la série Bref, des conférences TED, du « langage » SMS, de la bande-annonce ou du fameux Pitch (politique, économique ou artistique) verdissant sur tous les plateaux télés.

L’efficacité managériale de la brieveté

Dérivés du fameux Elevator Pitch – tout entrepreneur suffisamment précautionneux se devant de savoir par coeur comment présenter son activité en moins de 20 secondes et de la façon la plus séduisante possible, de façon à convaincre Bill Gates à investir quelques ronds dans sa société, le jour où un hasard heureux de la vie leur ferait prendre le même ascenseur – ces formats courts sont censés transposer l’efficacité d’un outil management aux situations de communication rencontrées tout le long de la vie.

Très utiles lorsqu’il s’agit de résumer 400 pages d’ennui en quelques lignes essentielles reprises en quatrièmes de couverture, ces formats ont le mérite de répondre à une contrainte majeure de nos vies : l’économie de temps, caractéristique d’une société actuelle qui ne laisse que peu de temps pour lire où écrire, et où les hommes restent écartelés entre des impératifs économiques, du divertissement et une profusion d’offres impossible à appréhender dans leur ensemble ou même à digérer lorsqu’on réussit à faire un choix.

L’embarras du choix

Cet embarras du choix se présente d’ailleurs comme une excellente raison d’adopter le format court.
A l’heure du Multi-Tasking, on réussit en quelques secondes à prendre contact avec un nombre incroyables de sources, quitte à reléguer à jamais l’examen plus détaillé de chaque proposition.
Une pile de READ IT LATER s’entasse quelque part dans l’éternité numérique stockée dans un de nos nuages gorgés de contenus.

Est-ce que les grands espaces consacrés à l’argumentation et au déploiement des idées sont condamnés ? Est-ce que les peintures balzaciennes et les démonstrations philosophiques sont condamnées à un temps que les moins de 20 ans ne pourront pas connaître ? Est-ce que la pensée d’Aristote va rejoindre Aristote, quelque part dans l’air que nous respirons ? Est-ce que Kant 2.0 sera le créateur de Jingles que vont s’arracher toutes les télés du monde ?

D’ailleurs, est-ce tout à fait raisonnable de continuer à guetter un Kant 2.0 lorsqu’on ne croit plus qu’en des démonstrations aussi immédiates que visuelles, si ce n’est émotionnelles ?

Il y quelques années, Bourdieu avait remarqué que « l’un des problèmes majeurs que pose la télévision, c’est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. »
Il n’avait pas encore tout vu et il ne se doutait pas que nous serons rapidement tous contraints à devenir des Zola géniaux à l’unique condition de trouver les « J’accuse! » qu’il faut, aussi vite que possible.

Des J’accuse ! privés de fond et de substance, jetés à la surface de discussions aussi éphémères qu’interminables entretenues par des milliards de Bouvard et Pécuchet abonnés aux nouvelles idées reçues.

Idées banales et partagées par tout le monde, idées-postures, idées Tupperware.
Idées courtes.