Educations technologiques

Les écrans envahissent le monde. Pas un moment, pas un endroit sans qu’une interface ne vienne perturber l’expérience en cours. Les événements sont aussi hachés qu’un film entrelardé de publicités. L’acteur devient spectateur au même moment où le spectateur devient réalisateur. Confusion extrême.

Le remède ? Mettons que cela ne va pas aller en s’arrangeant, vu que M. tout le monde s’est senti devenir Kubrick dés lors qu’on lui a mis une merveille de technologie entre les mains. Interdire ? Stupide, comme toutes les interdictions. La technique est le seul remède à la technique, et il ne reste plus qu’à attendre que de nouvelles inventions, des lentilles connectées, par exemple, qui remplaceront des lunettes connectées jugées encore trop visibles, parviennent à réduire les discontinuités.
Dés lors, un univers parallèle et inconscient qui servira de mémoire permanente et automatisée aura eu raison de ces captures/ruptures qui nous auront légèrement pollué l’existence quelques années durant. Vite.

Des médias sociaux de plus en plus sociaux ?

Alors que le web, plus marchand que social, s’essouffle, de nouveaux usages voient le jour, plus ouverts, plus libres, et surtout, plus anonymes. Reste à savoir si cette évolution est appelée à durer, et donc, à valider sa viabilité économique. 

Près de 80% des internautes sont membres d’au moins un réseau social et deux tiers de ces individus visitent leur profil tous les jours ou presque, pour visionner des vidéos, tweeter, poster des photos sur Instagram, consulter une page Wikipédia ou plus simplement voir s’il y a du neuf sur leur page Facebook depuis qu’ils l’ont refermée, quelques minutes auparavant. On dit d’ailleurs que si Facebook était un pays, il serait le troisième le plus peuplé au monde après la Chine et l’Inde. Que les individus auraient perdu quelques degrés de séparation entre eux au passage. Mazette.

Social Media Fatigue

Sur ce web 2.0 qu’on dit social, des millions de gens se sont rassemblés plus ou moins rapidement pour former quantité de communautés virtuelles, où ils vont s’informer, consommer, informer, protester, rencontrer, etc.
Mais en dépit de ce succès incontestable, quelques signes d’essoufflement se font déjà sentir ici ou là, une ‘social media fatigue‘ est évoquée et les plus anciens des convertis ont perdu un peu de leur enthousiasme en route.

Parmi les explications avancées, on retrouve la faiblesse d’un nouvel habitus conversationnel qui impliquerait une simplification trop pénalisante dans la communication à autrui. Les 140 signes se révèleraient insuffisants (on l’aurait parié), et les « j’aime », « je partage », ou autres, se révèleraient à la longue impropres à la complexité du jeu social qui nous lie à notre ami, à notre employeur, ou à notre amour virtuel.

Web marchand

Malmenées par des marques condamnées à la croissance, les personnalités numériques seraient en train de s’isoler chaque jour un peu plus dans une « consommation créatrice », dépeinte par Lipovetsky comme un « empire sur lequel le soleil de la marchandise et de l’individualisme extrême ne se couche jamais ». Un empire infiniment mieux façonné pour l’achat-vente que pour le déploiement d’une nouvelle intelligence relationnelle qui aurait pris le pas et remplacé une grande partie des élans de sociabilité désintéressée par un consumérisme ostensiblement affiché et revendiqué…
Et il est vrai que le web d’aujourd’hui n’a de social que le nom, qu’il se résume à des j’aime/j’aime pas dont on voit bien la pertinence marketing pour ceux qui l’ont encouragé mais dont on perd le sens général. Qu’il ressemble à une mare qu’on prendrait pour un océan où des individus pris par une vague mimétique d’une très grande force se définiraient surtout par leur intentions de consommation.

Web polaroid

Or, depuis cette mare, depuis ce « web desséché », dit même Sarah Perez, on commence à voir l’émergence d’un nouveau web qui s’étend au fil du temps et qui pourrait même signifier un jour la fin du web classique tel que nous le connaissons et pratiquons. Un web redevenu plus intime, plus éphémère. Un web anonyme assorti d’un droit à l’oubli non négociable. Un web qui ressemblerait à tout ce qu’il n’est pas aujourd’hui.

Et les exemples ne manquent pas. Snapchat (100 millions de messages et 50 millions de photos échangés chaque jour), un réseau où l’on partage des photographies qui aussitôt vues s’auto-détruisent, connaît une progression remarquable. Aux US, Reddit s’impose chaque jour et regroupe des utilisateurs nombreux qui ont la particularité de rarement dévoiler leur vrai patronyme. Des internautes utilisent le petit et très discret DuckDuckGo en lieu et place du Google tout-puissant – ce que je fais déjà personnellement depuis quelques années.

Le contenu prenant le pas sur les Brand Contents, un nouveau type de connections voit le jour, qui se soucie moins des likes et des scores Klout. Des connections redevenues plus sociales permettent d’entrevoir la possibilité de retrouver un peu d’intimité après un grand déballage excessif.
Mais est-ce vraiment la volonté du plus grand nombre ? Et est-ce que la minorité restante est suffisamment nombreuse pour constituer une niche durable qui justifierait l’existence de ce web parallèle ? Loin des grandes théories, l’exemple du ratage de Diaspora qui se voulait l’Anti-Facebook et qui n’a finalement jamais valablement existé, incite quand même à la prudence.

Garder une technologie d’avance

L’introduction de la machine à laver dans les foyers, le passage de la télévision N&B à la TV HD à x millions de couleurs, sont des avancées fortes qui ont donné naissance à des évolutions définitives dans les comportements : Les progrès technologiques signifient des évolutions qui interdisent de facto toute possibilité de réversibilité.

Mais l’innovation est aussi et surtout une culture du détail, qui ne supporte ni les retards ni les absences.

Et si beaucoup de personnes s’irritent de ne pas trouver de prise électrique ou de réseau wifi dans un TGV, cela procède d’un certain ordre logique propre à la vie moderne.
Une logique qui exige que la technique précède les usages partout et tout le temps, dans chaque situation et à chaque endroit.

L’infobésité : Fantasmes et réalités

Migraines de fin de journée, invasions quotidiennes de spams et longues errances sur la toile ont vite fait d’accuser l’information d’être disponible en trop grande quantité : L’infobésité (pas encore dans le Robert) est mère de tous les maux et première responsable de pertes d’attention ou d’incapacité à rester concentré suffisamment longtemps pour permettre la réflexion. La certitude d’être au contact d’informations capitales au prochain clic provoquerait même le délaissement des dîners de famille en face de la télévision ou d’assommantes lectures nocturnes destinées à écraser les insomnies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces impressions sont régulièrement renforcées par des panoplies de chiffres très explicites quant à une overdose d’information disponible au risque d’engendrer une confusion non seulement fausse mais également dangereuse.

En effet, si tout le monde est d’accord pour dire que l’information n’a jamais été aussi abondante, rien ne permet d’affirmer qu’il y en ait trop.

En se focalisant sur l’objectivité des chiffres relatifs à l’explosion des informations disponibles – c’est-à-dire stockées quelque part sur des serveurs, les experts commettent plusieurs imprudences dont celles-ci :

  • Pour être réelle, l’ampleur de la progression de la quantité d’information disponible n’en est pas moins contestable. Les millions et zillions de bytes annoncés sont spectaculaires mais veulent dire un peu tout et n’importe quoi. Ainsi, une très grande part de l’explosion des chiffres s’explique par la simple conversion des fichiers Vidéo et Photo au format HD, multipliant d’un coup et artificiellement les chiffres par plusieurs dizaines.
  • Nombre d’informations sont relayées à l’identique ou à peine modifiées, des milliers de fois, et sont néanmoins comptabilisées à chaque fois comme si elles étaient uniques. La redondance est difficilement identifiable et les indicateurs actuels n’en tiennent aucunement compte.
  • D’autres études spécifiques loin de laisser penser que l’homme moderne subirait une indigestion d’informations, démontrent qu’au contraire, chaque information unique est lue ou visualisée par un nombre moins important de personnes qu’auparavant.
  • L’essentiel de la production et de la consommation d’informations regarde une ultra minorité de personnes sur le Web. Ce n’est absolument pas tout le monde qui avale l’équivalent de 6 quotidiens par jour.

 

En résumé, l’omniprésence d’un seul indicateur imparfait, le byte de données, devrait inciter à plus de prudence et empêcher de livrer des conclusions trop hâtives sur le bombardement supposé de nos esprits. En n’acceptant pas la nuance, en mettant par exemple sur le même plan l’utilité de l’information pouvant être contenue dans 1 demi-méga de fichier texte et celle contenue dans un demi-Giga de video-clip, l’essentiel des études ne démontre qu’une seule chose : Le commerce des serveurs de données se porte très bien et cela devrait continuer un bon moment, pour s’envoler au-delà même des 5% d’éléctricité actuellement consommés dans les seuls Etats-Unis.

Ma conviction est que les discours sur un excès de l’offre ne doivent pas se développer car ils sont loin d’être innocents et peuvent même être considérés comme dangereux. Le sentiment d’impuissance manifesté parfois face au « déluge de données » s’explique plus par le manque d’aptitude et l’impréparation de nos cerveaux à recevoir et à gérer des informations transitées par de nouveaux médias que par un excès de l’offre. Cet excès supposé est d’ailleurs une antienne aussi vieille que le concept même d’information, et elle est par exemple très bien analysée par Eco dans Le Nom de la Rose, génial roman mettant en scène des moines obscurantistes qui voient la connaissance comme un péril et la bibliothèque comme un terrain de conflit.

Aujourd’hui plus que jamais, notre effort doit se porter sur la connaissance des médias et sur le développement des nouvelles formes d’apprentissage pour les enfants et pour l’ensemble des générations, qui ont toutes soif d’aborder le maximum d’informations avec le maximum d’utilité.
Il est en effet temps de s’éloigner de l’origine latine d’informer, informare, donner forme : tout le défi de la société de l’information réside dans le fait de savoir utiliser l’information et non plus d’être utilisé par elle.