Des médias sociaux de plus en plus sociaux ?

Alors que le web, plus marchand que social, s’essouffle, de nouveaux usages voient le jour, plus ouverts, plus libres, et surtout, plus anonymes. Reste à savoir si cette évolution est appelée à durer, et donc, à valider sa viabilité économique. 

Près de 80% des internautes sont membres d’au moins un réseau social et deux tiers de ces individus visitent leur profil tous les jours ou presque, pour visionner des vidéos, tweeter, poster des photos sur Instagram, consulter une page Wikipédia ou plus simplement voir s’il y a du neuf sur leur page Facebook depuis qu’ils l’ont refermée, quelques minutes auparavant. On dit d’ailleurs que si Facebook était un pays, il serait le troisième le plus peuplé au monde après la Chine et l’Inde. Que les individus auraient perdu quelques degrés de séparation entre eux au passage. Mazette.

Social Media Fatigue

Sur ce web 2.0 qu’on dit social, des millions de gens se sont rassemblés plus ou moins rapidement pour former quantité de communautés virtuelles, où ils vont s’informer, consommer, informer, protester, rencontrer, etc.
Mais en dépit de ce succès incontestable, quelques signes d’essoufflement se font déjà sentir ici ou là, une ‘social media fatigue‘ est évoquée et les plus anciens des convertis ont perdu un peu de leur enthousiasme en route.

Parmi les explications avancées, on retrouve la faiblesse d’un nouvel habitus conversationnel qui impliquerait une simplification trop pénalisante dans la communication à autrui. Les 140 signes se révèleraient insuffisants (on l’aurait parié), et les « j’aime », « je partage », ou autres, se révèleraient à la longue impropres à la complexité du jeu social qui nous lie à notre ami, à notre employeur, ou à notre amour virtuel.

Web marchand

Malmenées par des marques condamnées à la croissance, les personnalités numériques seraient en train de s’isoler chaque jour un peu plus dans une « consommation créatrice », dépeinte par Lipovetsky comme un « empire sur lequel le soleil de la marchandise et de l’individualisme extrême ne se couche jamais ». Un empire infiniment mieux façonné pour l’achat-vente que pour le déploiement d’une nouvelle intelligence relationnelle qui aurait pris le pas et remplacé une grande partie des élans de sociabilité désintéressée par un consumérisme ostensiblement affiché et revendiqué…
Et il est vrai que le web d’aujourd’hui n’a de social que le nom, qu’il se résume à des j’aime/j’aime pas dont on voit bien la pertinence marketing pour ceux qui l’ont encouragé mais dont on perd le sens général. Qu’il ressemble à une mare qu’on prendrait pour un océan où des individus pris par une vague mimétique d’une très grande force se définiraient surtout par leur intentions de consommation.

Web polaroid

Or, depuis cette mare, depuis ce « web desséché », dit même Sarah Perez, on commence à voir l’émergence d’un nouveau web qui s’étend au fil du temps et qui pourrait même signifier un jour la fin du web classique tel que nous le connaissons et pratiquons. Un web redevenu plus intime, plus éphémère. Un web anonyme assorti d’un droit à l’oubli non négociable. Un web qui ressemblerait à tout ce qu’il n’est pas aujourd’hui.

Et les exemples ne manquent pas. Snapchat (100 millions de messages et 50 millions de photos échangés chaque jour), un réseau où l’on partage des photographies qui aussitôt vues s’auto-détruisent, connaît une progression remarquable. Aux US, Reddit s’impose chaque jour et regroupe des utilisateurs nombreux qui ont la particularité de rarement dévoiler leur vrai patronyme. Des internautes utilisent le petit et très discret DuckDuckGo en lieu et place du Google tout-puissant – ce que je fais déjà personnellement depuis quelques années.

Le contenu prenant le pas sur les Brand Contents, un nouveau type de connections voit le jour, qui se soucie moins des likes et des scores Klout. Des connections redevenues plus sociales permettent d’entrevoir la possibilité de retrouver un peu d’intimité après un grand déballage excessif.
Mais est-ce vraiment la volonté du plus grand nombre ? Et est-ce que la minorité restante est suffisamment nombreuse pour constituer une niche durable qui justifierait l’existence de ce web parallèle ? Loin des grandes théories, l’exemple du ratage de Diaspora qui se voulait l’Anti-Facebook et qui n’a finalement jamais valablement existé, incite quand même à la prudence.

Qui sont les ennemis d’Internet ?

The Open InternetDans un article paru la semaine dernière dans The Guardian, et extrait de l’excellente série du quotidien Battle for the Internet, Sergey Brin, cofondateur de Google, fait part de ses inquiétudes concernant l’ouverture et le libre accès à Internet.

« Depuis plusieurs endroits du monde, des forces très puissantes se sont alignées contre l’Internet ouvert. Je suis plus inquiet que par le passé. C’est effrayant ». Le jadis grand laudateur d’un Internet qui pour être commercial n’en soit pas moins force de progrès, se serait converti en contempteur lucide des dérives politiques et mercantiles d’un média né dans et pour la liberté.

« Le contexte dans lequel Google a été développé, la raison pour laquelle nous avons pu mettre au point un moteur de recherche, est que l’Internet était extrêmement ouvert. Une fois que trop de règles apparaissent, cela conduit à étouffer l’innovation ». Les fabuleuses percées de jeunes post-adolescents ont pu se faire à un moment où l’organisation d’Internet était suffisamment ouverte pour permettre à des innovations de trouver l’exposition nécessaire à leur développement en des délais et budgets relativement négligeables. Quelques années plus tard, c’est l’apparition de Facebook et le triomphe d’Apple qui sont venus perturber un écosystème fondamentalement libertaire et conforme à la vision de Tim Berners-Lee et consorts.

Ce dernier s’est d’ailleurs prononcé maintes fois sur la nécessité de maintenir la toile à l’abri des enjeux commerciaux et tentatives d’ériger des barbelés sur des terrains dessinés pour favoriser l’échange et le partage, nonobstant la taille ou l’importance des acteurs en lice. Tant pour les fournisseurs d’accès que pour Facebook ou … Google (voir ici).

Sergey Brin fustige donc ces citadelles fermées constituées par Facebook et les applications de l’App Store d’où toute action de récupération de données reste compliquée si ce n’est interdite.

« Il y a beaucoup de choses qui se perdent, par exemple toute l’information dans les apps – ces données ne peuvent être parcourues par les robots d’exploration. Vous ne pouvez pas y faire de recherches ». Et quant à  Facebook, « Vous devez suivre (leurs) règles, très restrictives. »

On peut aisément révoquer les paroles d’un multi-milliardaire qui aura construit sa fortune sur l’indexation pointilleuses de milliards de données offertes à ciel ouvert et dont la philosophie peut se révéler effrayante lorsqu’elle est exprimée depuis la bouche de l’un de ses anciens dirigeants, le constat exprimé n’en resterait pas moins réel et préoccupant.

La défense exagérée d’intérêts commerciaux ne se limitant pas à ces seuls géants d’Internet, l’industrie du divertissement est également pointée du doigt.
« Elle se tire une balle dans le pied, ou peut-être pire que le pied, en faisant du lobbying pour légiférer afin de bloquer les sites offrant du contenu piraté. Ça fait plusieurs années que je n’ai pas essayé, mais quand vous allez sur un site Web pirate, vous choisissez ce que vous voulez, c’est téléchargé sur le périphérique de votre choix et ça fonctionne bien – et lorsque vous devez franchir toutes ces barrières pour obtenir du contenu légitime, ces obstacles dissuadent les gens d’acheter ».

L’épisode récent de Megaupload a donné des ailes à Hollywood et à l’industrie du disque qui convoquent tous les échelons de la répression pour forcer l’application des directives européennes 2001/29/EC, Hadopi, Acta, etc.

Il est pourtant un autre danger encore plus pernicieux et c’est celui des puissances étatiques qui font voter tout un arsenal de dispositions visant à encercler les usages d’Internet dans des périmètres qui leur sont exclusivement favorables, et de façon non négociée. Un Internet national pour des pays comme la Chine, l’Iran ou l’Arabie Séoudite. Mais également des démocraties anciennes comme les États-unis, la Grande-Bretagne, la France …

Si nous prenons l’exemple très proche de cette dernière, la tragédie récente de Toulouse et la liquidation du triste Mohammed Merah a servi tous les prétextes d’un candidat (supposons ici que soit le candidat et non pas le président qui se sera exprimé … ) chantre d’un libéralisme dévoyé, plus obsédé de sécurité et d’intérêts très privés que de liberté et du bien-être de la majorité de la population.

M. Sarkozy n’a pas raté l’occasion d’un nouveau fait isolé pour proposer l’adoption de nouvelles lois destinées à empêcher un peu plus les citoyens dans leur exercice régulier du Web et de l’Internet. Au coeur du dispositif, un projet de loi relatif au délit de consultation de sites terroristes.

Nouvelle fausse idée contre-productive, ce projet de loi prévoit de punir de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende le fait de consulter de façon habituelle un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, soit provoquant directement à des actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes.

Il est certes rajouté que « Le présent article n’est pas applicable lorsque la consultation résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public, intervient dans le cadre de recherches scientifiques ou est réalisée afin de servir de preuve en justice …» mais il prévoit surtout le blocage des accès dans les mains des intermédiaires techniques pour la simple prévention des dommages …

Un nouveau coup de vis donc dans le flicage systématique de l’internet, au nom de valeurs nobles (lutte contre le terrorisme ou la pédophilie) mais au service d’une surveillance de plus en plus technique et systématisée.
Car le contrôle en amont soulève quantité de questions plus ou moins essentielles pour la bonne respiration d’une démocratie qui garantisse un minimum de liberté et de vie privée pour ses citoyens. Si l’on parle de prévention, c’est selon les critères qui peuvent être retenus, une grande partie de la population qui peut être contrôlée « de façon préventive » et en permanence, via DPI Deep Packet Inspection. Une pratique courante en Iran, Chine et Arabie Séoudite.

Ce qui serait après tout assez cohérent si l’on accepte la logique d’un actuel président se représentant le Web comme une Jungle et qui par le passé aura milité pour l’introduction d’un Internet civilisé, c’est à dire policé et sous contrôle de responsables politiques. Aussi cohérent que stupide.

Le baratin de Jeff Jarvis

Jeff Jarvis a tout pour plaire aux journalistes. Sa taille d’acteur américain, sa disponibilité permanente, son sens de la formule, complètent avantageusement généreux sourires et auto-dérision permanente d’où ne sont pas exclues les contradictions avouées.

Il présentait hier à La Cantine son dernier ouvrage Nu sur le web devant une assemblée jeune et pleine de respect pour un auteur venu développer une vision résolument positive et optimiste des évolutions du web, et s’est attellé avec passion à démontrer que les individus, entreprises, organisations et États ont tout à gagner à une généralisation de la transparence.

A propos de Jeff Jarvis

Ses arguments sont ceux d’un apologiste qui a « plus confiance en Facebook et Google que dans les banques » et qui milite ardemment pour l’abandon de préjugés contre l’introduction massive de nouvelles technologies dans nos vies de tous les jours.
Opposé à l’idée de défendre le concept de vie privée, il prône le Publicness, soit l’attitude inverse qui consiste à partager un maximum d’informations avec un maximum de personnes pour un maximum de bénéfices, tout en omettant, accessoirement, de recenser les possibles pertes.

En partant de son exemple personnel et de sa médiatisation volontaire de son cancer de la prostate, Jeff Jarvis tire des leçons universelles où il apparaît que la transparence encourage la confiance ou que la sécurité de vies humaines justifie plus de surveillance et d’indiscrétions, prêtes à être acceptées par l’immense majorité de la population.
C’est vous, les défenseurs du secret et de la vie privée, qui êtes en retard sur la société ! « 800 millions de personnes qui ont ouvert un compte Facebook ne peuvent pas être complètement stupides ! »
Et de se servir du succès des réseaux sociaux, du Cloud, et de l’Internet des objets de demain pour servir son argumentation.

Armé de ces postulats, notre activiste va jusqu’à proposer de combler des droits de l’homme lacunaires et supposés imparfaits, pour répondre aux défis de la société actuelle et proposer 10 droits numériques essentiels (à consulter en fin de cet article du Der Taggespiegel) pour repenser les conditions de communication d’un nouveau vivre-ensemble…

A l’entendre et à le lire, j’ai malheureusement bien peur que Jeff Jarvis n’arrive à l’exact opposé de ce qu’il s’était fixé comme objectif initial, et que grâce à lui, la technologie lestée de cette idéologie approximative et faussement universelle, effraie encore plus les gens qu’auparavant.

Le modèle Facebook

La décision de la FTC de placer Facebook sous surveillance pendant 20 ans est une décision qui, si elle n’est pas encore contraignante, reste importante.
Au point de pousser Mark Zuckerberg à reconnaitre avoir commis « un paquet d’erreurs« , à promettre de se montrer exemplaire à l’avenir, et à transformer Facebook en leader de la transparence et du contrôle de la confidentialité.
Mais que l’on ne s’emballe pas pour autant, au delà de ces propos vagues et généraux, le jeune multimilliardaire ne s’oblige par aucun engagement précis à respecter sa parole et il n’est pas question de voir Facebook disparaître du jour au lendemain.

L'économie du Like

Car l’exploitation des données privées est la raison même d’exister du site. Au coeur de son modèle économique,  les Like et clics de navigation de 800 millions utilisateurs habillés en homme-sandwichs, sont tout l’or que Facebook vend. Nos coups de coeur, nos déceptions, nos envies, nos projets, se monnayent généreusement sur cette plateforme avec pour unique contrepartie notre aptitude à pouvoir jouir à notre tour de conseils de nos proches, collaborateurs et autres prescripteurs de notre choix.

Et nos décisions de consommation étant encore plus sûrement influencées par ces cercles d’affinités que par les seuls algorithmes mathématiques, tous les moyens sont bons pour procurer aux annonceurs un maximum d’informations capables d’aider à cibler leurs futurs acheteurs avec une précision aussi horlogère que rémunératrice.
C’est dire l’état de solidité de la corde que nous fournissons nous-même pour nous faire pendre.